• L’Europe et les puissances émergeantes

    L’Europe et les puissances émergeantes

    Grigory Nemyria

     


     

    KIEV – Le centre de gravité de la planète glisse vers l’est tellement rapidement que les Européens peuvent presque sentir le sol bouger sous leurs pieds. Parce presque tous les acteurs majeurs de la scène internationales redéfinissent leur rôle en fonction de ce glissement tectonique, l’Europe doit faire de même. C’est donc une bonne chose que le Conseil de Ministres de l’UE se réunisse pour s’atteler à ce défi.

    Les Européens, cependant, se sont plus investis dans l’unification et les dispositions constitutionnelles depuis des décennies que dans la diplomatie traditionnelle. Les rivalités européennes historiques ont, bien sûr, été domestiquées en modèle politique que les diplomates européens considèrent souvent comme applicable à l’ensemble de l’arène internationale.

    Consensus, compromis et mise en commun de la souveraineté sont les seules manières de résoudre nombre des questions importantes – changement climatique, prolifération nucléaire – qui troublent notre monde. Mais pour ce qui est des grandes questions relatives à la guerre, la paix et l’équilibre des pouvoirs, l’Europe semble piégée entre un manque de cohésion de sa  politique étrangère et les doutes des différents pays sur la manière de définir et sécuriser leurs intérêts nationaux.

    Les puissances émergentes de la planète – Brésil, Chine, Inde et Russie – par contre, insistent non seulement sur la primauté de leurs intérêts nationaux, mais, ainsi que l’a démontré l’échec des négociations sur le climat à Copenhague en décembre dernier, sur la liberté d’action souveraine aussi. La géopolitique n’est pas, selon eux, l’anathème ; c’est la base de toutes leurs actions externes. Leurs opinions publiques se rallient toujours derrière la défense de l’intérêt national ; l’exercice du pouvoir reste au cour de leurs calculs diplomatiques.  

    Face à cette réalité nouvelle/ancienne, l’Europe ne doit pas uniquement faire entendre sa voix sur les questions globales importantes de déséquilibres commerciaux et budgétaires, aussi importantes soient-elles. Mais l’Europe devrait plutôt déterminer les différents atouts stratégiques qui sont importants aux yeux des puissances émergeantes du monde et utiliser ces bras de levier pour gagner en influence.

    Malheureusement, l’un des atouts stratégiques clé de l’Europe – les pays européens, et l’Ukraine en particulier, dont les territoires couvrent les grands couloirs énergétiques qui achemineront de plus en plus de ressources fossiles depuis le Moyen Orient et l’Asie Centrale vers le monde – cet atout, donc, est largement négligé. Depuis la guerre russo-géorgienne de 2008, en effet, l’Europe s’est plutôt détournée des évènements dans cette région.

    Cette négligence est à la fois injustifiée et dangereuse. Les pays situés entre l’Union Européenne et la Russie ne constituent non seulement une source de compétition géopolitique entre l’Europe et la Russie, mais ils se mêlent aussi aux intérêts nationaux des puissances émergentes, particulièrement la Chine.

    Cette guerre russo-géorgienne a montré à quel point cette région compte aux yeux du reste du monde. Au début de ce conflit, la Chine avait entamé un effort systématique de soutien à l’indépendance des anciens pays soviétiques en leur offrant des plans d’aide considérables. Différents pays, de la Biélorussie au Kazakhstan, ont bénéficié du soutien financier chinois.

    La Chine s’intéresse à cette région non seulement parce quelle s’inquiète de préserver l’accord post-guerre froide à travers l’Eurasie, mais aussi parce qu’elle fournira les routes d’acheminement pour une grande part des richesses énergétiques de l’Irak, de l’Iran et de l’Asie Centrale. La Chine a effectivement déversé des milliards de dollars pour exploiter les champs de pétrole et de gaz de l’Irak et de l’Iran. Compte tenu de questions de sécurité qui feront probablement obstacle à ce que ce gaz et ce pétrole soient acheminés vers l’est pour alimenter les besoins intérieurs de la Chine, les soucis énergétiques de la Chine devront devenir acteurs dans les marchés énergétiques internationaux – ce qui veut dire transporter le pétrole et le gaz exploité par les Chinois depuis l’Irak et l’Iran vers l’ouest pour les vendre.

    Mais deux pays essentiels à ce commerce - la Turquie et l’Ukraine – sont de plus en plus  écartés de l’UE. Pour la Turquie, les tensions reflètent le manque d’avancée dans le processus d’adhésion à l’UE.

    Pour l’Ukraine, c’est autre chose. Jusqu’à ce que Viktor Yanukovich se hisse à la présidence ukrainienne plus tôt cette année, l’Ukraine devenait particulièrement européenne dans son orientation. Yanukovich semble aujourd’hui déterminé – pour des motivations à courte vue – à affaiblir définitivement l’Ukraine en tant que pays de transit énergétique. Son dernier stratagème, en effet, est la volonté de vendre les oléoducs ukrainiens au russe Gazprom en échange de rabais sur le tarif du gaz.

    C’est une folie économique et stratégique. Les industries ukrainiennes ont besoin de se moderniser, non pas de dépendre d’un gaz bon marché et l’acheminement du gaz deviendra un monopole presque identique à celui des réserves de gaz – une perspective dramatique, compte tenu des coupures de gaz passées entre la Russie et l’Europe.

    En outre, la situation politique Ukrainienne se fracture. Une chasse aux sorcières a été engagée contre les dirigeants de l’opposition. Les journalistes croisés disparaissent sans laisser de trace. Le magnat des médias du pays, dont il se trouve qu’il est aussi à la tête de la sécurité nationale, étend son empire médiatique en trompant les tribunaux. Le démantèlement systématique des institutions démocratiques ukrainiennes par Yanukovich sape le potentiel du pays comme atout stratégique de l’Europe.

    Bien sûr, il dépend des Ukrainiens de défendre leur démocratie mais l’Europe est aussi fautive parce que l’UE manque d’une grande stratégie pour l’est. La vision morale et stratégique des années 90, qui culminât avec le big bang de l’expansion de l’Union vers l’est, s’est épuisée. Aujourd’hui,  il se murmure un peu partout en Europe qu’une « neo-finlandisation » pourrait être un compromis raisonnable pour les pays comme l’Ukraine et la Géorgie.  

    Reconstruire les relations entre l’Union Européenne et l’Ukraine et d’autres pays à l’est de l’Union, cependant, contribuerait aussi à rétablir les relations avec la Russie, qui est aujourd’hui confrontée à une série de défis stratégiques : relations avec les anciennes républiques soviétiques, proximité du dynamisme chinois, le vide béant de la Sibérie, l’avenir des ressources énergétiques d’Asie Centrale autour desquelles se reforme le « grand jeu » diplomatique du 19ème siècle entre la Russie, la Chine, l’Inde et l’Amérique. L’UE peut jouer un rôle constructif par un dialogue permanent sensible aux inquiétudes de la Russie, sans pour autant accepter toutes les réponses que celle-ci saura leur apporter.  

    Aujourd’hui, l’art de la diplomatie est de traduire le pouvoir en consensus. Cela requiert de meilleures relations avec l’ensemble des pays émergents. Mais cela nécessite aussi par dessus tout une vision unifiée, pas uniquement sur des défis qui affectent tous les pays – prolifération de l’armement, terrorisme, épidémies et changement climatique, par exemple – mais aussi sur ses propres atouts stratégiques. Si l’UE veut réussir sa politique vis à vis des pays émergents, elle doit parler un langage stratégique qu’ils comprendront.

    Grigory Nemyria est ancien vice premier minister de l’Ukraine.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats

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