• L'Europe, la Russie, et le gaz

    L'Europe, la Russie, et le gaz

    Joschka Fischer

    BERLIN – La Russie et l'UE sont des voisins géopolitiques. La nature de leur relation - de bon voisinage ou tendue, voire agressive - est d'une importance primordiale tant pour l'une que pour l'autre.

    Si elle ne modernise pas son économie et sa société, la Russie peut dire adieu à son ambition de devenir une grande puissance du 21° siècle. Elle restera à la traîne, derrière les grandes puissances établies et les pouvoirs émergeants. Par ailleurs elle a besoin de partenaires pour se moderniser, car sa population et son potentiel économique sont insuffisants pour lui permettre de jouer un rôle important par elle-même dans le nouvel ordre mondial qui émerge. Mais vers qui peut-elle se tourner ? Vers l'Asie de l'Est ? Vers le sud et le monde musulman ? Ni l'un ni l'autre ne convient. Aussi ne peut-elle se tourner que vers l'Occident, et en particulier l'Europe.

    Pour cette dernière, le positionnement de la Russie est d'une grande importance stratégique. Même un modeste retour en arrière de l'ordre post-soviétique qui se traduirait par une mainmise plus prononcée de la Russie sur les anciens Etats soviétiques ou sur ses satellites changerait radicalement la stratégie et la politique de sécurité européenne.

    D'un coté comme de l'autre on proclame vouloir améliorer les relations bilatérales, mais cela ne signifie peut-être pas la même chose pour les Russes et les Européens. Si l'on regarde au-delà de la rhétorique, on observe de grandes différences.

    Quand le précédent président et actuel Premier ministre russe Poutine a déclaré il y a quelques années que l'effondrement de l'URSS a été le plus grand désastre du 20° siècle, il ne parlait pas simplement en son nom mais sans doute au nom de la majorité de l'élite politique russe, alors que pour l'immense majorité des Européens c'est un événement formidable à célébrer.

    La Russie reconnaît ouvertement qu'elle cherche à ébranler l'ordre post-soviétique qui a émergé après la période 1989-90, au moins dans son voisinage, alors que l'Europe et l'Occident veulent le maintenir à tout prix. Autant que Moscou ne comprendra pas ces différences fondamentales et n'en tirera pas les conclusions qui s'imposent, l'Europe ne considérera pas l'ouverture de la Russie vers l'Occident comme une chance à saisir et fera preuve de la plus grande méfiance à son égard - ce qui n'empêche pas une coopération pragmatique sur le terrain dans de nombreux domaines.

    Aujourd'hui la Russie conserve tout son potentiel en tant que fournisseur d'énergie et exportateur de ressources naturelles. Il n'est donc pas surprenant que Poutine veuille utiliser ce levier pour restaurer la puissance russe et revenir sur l'ordre post-soviétique.

    De ce point de vue, la fourniture de gaz naturel de la Russie à l'Europe joue un rôle crucial, car contrairement à ce qui se passe pour le pétrole, la Russie se trouve en très bonne position pour négocier les prix. Un autre facteur joue un rôle encore plus important : ses voisins directs sont soit totalement dépendants de son gaz naturel (l'Ukraine et la Biélorussie), soit dépendant des pipelines russes pour exporter leur propre production de gaz (l'Azerbaïdjan et le Turkménistan).

    La Russie poursuit ses propres intérêts économiques dans sa politique d'exportation de gaz naturel. C'est d'autant plus manifeste quand le prix du gaz est à la baisse alors qu'elle veut renforcer la dépendance de l'Europe à son égard en la matière. Mais c'est improbable qu'elle y parvienne : l'interruption des livraisons en gaz par la Russie en janvier 2009 a montré sans ambiguïté quel pouvait être le prix de cette dépendance.

    C'est pourquoi l'UE s'est orientée depuis vers la "diversification des pays fournisseurs de gaz", avec notamment le projet de pipeline Nabucco qui devrait ouvrir un corridor au sud entre la mer Caspienne, l'Asie centrale, le nord de l'Irak et l'Europe. Ce pipeline aboutirait en Europe par la Turquie et réduirait de manière drastique la dépendance des pays de la mer Caspienne à l'égard des pipelines russes et celle des nouveaux membres de l'UE du sud-est de l'Europe à l'égard des fournitures de gaz russe. Il n'est donc pas surprenant que le Kremlin essaye de saborder ce projet.

    Deux autres facteurs liés entre eux et à la dérégulation du marché européen du gaz devraient empêcher que l'Europe ne devienne encore davantage dépendante de la Russie : l'accroissement massif des importations de gaz liquéfiés par l'UE et l'abandon de la priorité donnée à des accords de fourniture de gaz à long terme et à la fixation des prix en dollars au profit du marché au jour le jour (marché spot).

    Pour la Russie le gaz n'est pas avant tout un outil au service de son économie mais de sa politique, avec pour objectif de revenir sur l'ordre post-soviétique en Europe - une démarche qui vise en priorité l'Ukraine.

    Le nouveau Premier ministre ukrainien, Mykola Azarov, a été stupéfait lorsqu'à l'occasion d'une conférence de presse commune, Poutine lui a suggéré de fusionner les compagnies de gaz ukrainienne et russe. Contrairement à la demande de la Russie de maintenir sa flotte de Mer noire en Crimée (une demande acceptée par le gouvernement ukrainien mais qui a conduit à des violences physiques au sein du Parlement ukrainien), il ne s'agissait pas de maintenir le statu quo, mais d'une demande publique qui le remettait en question.

    Avec le pipeline Nordstream dans la Baltique et le ruineux pipeline South Stream en Mer noire, la Russie n'essaye pas simplement d'établir une route directe pour le gaz entre elle et l'UE en évitant l'Ukraine et en sapant le projet Nabucco. Son principal objectif est de faire pression sur l'Ukraine, ainsi que sur l'Azerbaïdjan et le Turkménistan qui ambitionnent de vendre du gaz à l'Europe en court-circuitant la Russie. Une fois ces objectifs atteints et/ou si Nabucco progresse, South Stream passera aux oubliettes, parce que c'est un non-sens économique.

    L'Europe et les USA comprennent cette situation. Il faut maintenant soutenir les Ukrainiens qui voient l'avenir de leur pays en Europe, ouvrir le corridor sud avec Nabucco et accélérer le développement d'un marché commun européen de l'énergie. Une politique européenne volontariste ne portera pas atteinte aux relations avec la Russie, mais les renforcera, car il en résultera plus de clarté et de prévisibilité. 

    Joschka Fischer, Germany’s foreign minister and vice-chancellor from 1998 to 2005, was a leader in the German Green Party for almost 20 years.

    Copyright: Project Syndicate/Institute for Human Sciences, 2010.
    www.project-syndicate.org


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