• L'explosion du chômage des jeunes fragilise-t-elle nos sociétés ?

    L'explosion du chômage des jeunes fragilise-t-elle nos sociétés ?

    La crise fabrique-t-elle une génération perdue ? La précarité provoque-t-elle plus de radicalité ?

     

     

    La poésie et la musique conviées à l'occasion de la cérémonie de lancement de l'Année internationale de la jeunesse au siège de l'Organisation des Nations unies (ONU) à New York, le 12 août, ne peuvent adoucir le tableau : présent et futur sont noirs pour les jeunes. Grandes victimes de la crise des années 2008-2009, leur avenir semble compromis, au point que de nombreux responsables parlent de " génération perdue ".

    Du nord au sud, dans les économies développées comme dans les pays émergents, chômage massif et grande précarité touchent massivement les moins de 25 ans. 81 millions de jeunes de 15 à 24 ans étaient sans emploi fin 2009, " le niveau le plus haut jamais atteint ", estime l'Organisation internationale du travail (l'OIT rassemble gouvernements, employeurs et salariés de 183 pays) dans un rapport " Les tendances de l'emploi pour les jeunes " (disponible en anglais sur le site : www.ilo.org) rendu public à l'occasion de l'ouverture de l'Année internationale de la jeunesse.

     

    L'avenir de cette génération va être marqué longtemps par cette exclusion. " Le décrochage, le rejet, à un âge où l'on est en pleine construction de soi, de son avenir, peut s'accompagner d'un profond découragement, d'une perte de confiance dans les institutions et d'un développement de conduites à risques ", estime Gianni Rosas, responsable du programme sur l'emploi des jeunes à l'OIT.

    Le coût pour les sociétés de cette crise ne se mesurera donc pas à la seule aune du chômage massif. Un argument majeur pour l'OIT qui demande aux Etats de ne pas couper dans les budgets de l'éducation et de la formation et de continuer à soutenir l'emploi par des mesures actives. " L'arrêt de ces mesures aura un impact encore plus important pour les jeunes que pour l'ensemble de la population salariée, dit M. Rosas. Il ne faut surtout pas lâcher prise maintenant. "

    Derrière le chômage, la grande pauvreté La tendance à la réduction du chômage des jeunes était pourtant bonne. La courbe, depuis 2002, était orientée à la baisse, faisant passer le taux pour les moins de 25 ans de 13,2 % à 11,9 % en 2007. La dépression économique a tout gâché. En deux ans, le taux est repassé à 13,1 %. Alors que la moyenne annuelle d'augmentation du nombre de jeunes chômeurs était de + 191 000, au cours de la décennie 1997-2007, analyse l'OIT, en deux ans, 2008-2009, on a dénombré 6,7 millions de jeunes chômeurs en plus. Ce qui représente 35 fois la moyenne d'avant-crise ! Ils ont été touchés deux fois plus que les adultes. Cette explosion a atteint d'abord les pays économiquement développés, avec 45 % de ces nouveaux chômeurs.

    Mais le chômage n'est que " la pointe émergée de l'iceberg ", tient à rappeler l'OIT. Au-delà, les jeunes sont d'abord victimes de la pauvreté et de la précarité. Dans les pays dits émergents, le chômage de cette catégorie de population n'est pas le meilleur paramètre pour étudier leur situation. L'absence de statistiques fiables parfois et, surtout, le fait que de nombreux jeunes participent de l'économie informelle, sans contrat, faussent la perspective. " Dans ces pays, les jeunes ne peuvent pas se permettre de ne pas travailler ", explique M. Rosas.

     

    Entre 2008 et 2009, en Amérique latine, le nombre de personnes travaillant à leur compte a augmenté de 1,7 % et celui de travail-leurs familiaux non rémunérés de 3,8 %. " Le nombre d'adolescents employés dans le secteur informel a fortement crû ", dit M. Rosas.

    En étudiant une trentaine de pays, pour la première fois, l'OIT souligne ainsi le statut de " jeunes travailleurs pauvres ". A l'échelle de la planète, précise le rapport, " les jeunes qui travaillent occupent souvent des emplois précaires, caractérisés par des horaires longs, une faible productivité, des salaires médiocres, une protection sociale réduite ". Ce n'est donc pas seulement le nombre des emplois qui est en cause, mais également la qualité de ceux-ci.

    Près d'un tiers des jeunes travailleurs dans le monde sont ainsi en situation de pauvreté et d'après les statistiques données par l'OIT, 152 millions de ceux-ci vivaient dans des foyers et disposaient de moins de 1,25 dollar par jour et par personne en 2008.

    Le risque d'un décrochage durable L'OCDE, dans un rapport publié le 14 avril, estime que " l'échec sur le marché du travail est souvent difficile à rattraper et peut exposer les jeunes à une stigmatisation de longue durée ". Cette génération va subir les conséquences d'" un mauvais départ dans la vie active ". Ils vont être découragés et beaucoup vont devenir " invisibles ", sortant des registres des services pour l'emploi. Aux Pays-Bas, ra-conte M. Rosas, le service pour l'emploi a mis en place une task force pour aller les chercher chez eux.

    Conséquence de la crise, les salaires, ceux des jeunes en particulier, pourraient baisser et les conditions de travail se dégrader, estiment les auteurs du rapport. L'intérim représente déjà 40 % du travail des jeunes, contre 11 % pour les adultes. Globalement, les jeunes seront encore plus victimes du décalage observé entre reprise de l'activité économique et création d'emplois. " On sait que les entreprises seront plus réticentes à embaucher ceux qui n'ont pas travaillé pendant la crise et privilégieront les diplômés de l'après-crise ", dit M. Rosas. La compétition accrue marquant la reprise économique incitera les entreprises à rechercher une productivité maximum et des compétences immédiates.

    Les jeunes femmes victimes Dans cette crise, les femmes apparaissent comme les grandes perdantes. Le rapport indique qu'en 2009 le taux d'activité des jeunes hommes était plus du double de celui des femmes dans deux régions : Afrique du Nord (52,7 %, contre 21,6 %) et Moyen-Orient (53,3 %, contre 23 %). Dans le même temps, malgré cette faible représentation sur le marché du travail, ce sont elles qui ont été le plus victimes du chômage : 31,7 % pour les jeunes femmes contre 20,3 % pour les hommes en Afrique du Nord et 30,9 % contre 20,4 % au Moyen Orient.

    Risque politique et social Découragés, les jeunes présentent-ils un risque plus grand pour les démocraties ? " Les jeunes se sentent victimes du "système" et focalisent leur colère sur ceux qui leur apparaissent comme premiers responsables, la mondialisation, la rapacité du système capitaliste, les responsables politiques nationaux, la corruption des gouvernements, leurs parents ou un groupe ethnique spécifique ", écrivent les auteurs du rapport. Ils sont plus sensibles aux discours des mouvements " re-li-gieux, révolutionnaires ", estiment-ils : " Ces groupes peuvent leur offrir une excitation et un espoir (faux) pour l'avenir. "

    Loin de vouloir stigmatiser une génération, l'OIT souligne l'énorme responsabilité de nos sociétés à encourager l'accès des jeunes à l'emploi. Le coût de l'oisiveté chez les jeunes serait considérable. L'équation est simple : " Les Etats manquent de contribution aux régimes de sécurité sociale tout en étant contraints d'augmenter les dépenses d'aide sociale. " La solidarité intergénérationnelle et l'avenir d'un milliard et deux cents millions de jeunes (18 % de la population mondiale) sont à ce prix.

    Rémi Barroux


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