• L'« insoutenabilité » des dettes publiques n'est plus taboue

    L'« insoutenabilité » des dettes publiques n'est plus taboue


     

    L'idée qu'un État européen puisse faire défaut sur sa dette n'est plus un sujet tabou à Bruxelles. L'hypothèse reste rejetée par les gouvernements et le FMI mais elle est jugée crédible par les marchés financiers. D'autant que certains observateurs pointent désormais du doigt la dette sociale qui ne cesse d'enfler et qui est de plus en plus considérée comme une dette publique implicite.

    « Je suis à la tête d'un État qui est en situation de faillite sur le plan financier... d'un État qui est depuis quinze ans en déficit chronique... d'un État qui n'a jamais voté un budget en équilibre depuis vingt-cinq ans », déclarait François Fillon il y a trois ans presque jour pour jour. Avant de conclure?: « Ça ne peut pas durer. » Et pourtant, cela dure. Le Premier ministre s'apprête à présenter au Parlement un budget en déficit historique. La crise a rendu toute leur actualité à ses états d'âme. Dans la zone euro, la courbe de la dette publique pointe vers les 90 % du PIB. Rien de très inattendu. Historiquement, les dettes publiques doublent presque dans les trois ans qui suivent une crise bancaire, selon les économistes Carmen M. Reinhart et Kenneth S. Rogoff (*). Dans l'Union européenne à 27, on s'oriente vers une augmentation de l'ordre de 40 %, le Royaume-Uni avançant gaillardement vers les + 70 %. Du jamais-vu en temps de paix.

    Qui plus est, l'idée selon laquelle la faillite de l'État est l'incident qui n'arrive qu'aux « émergents » (Argentins, Mexicains et autres Russes) a du plomb dans l'aile. Le Trésor grec a été en situation de défaut une année sur deux depuis l'indépendance du pays en 1822. « La période assez récente (2003-2008) pendant laquelle les gouvernements ont généralement honoré leurs créances est loin d'être la norme », rappellent ainsi Reinhart et Rogoff. Et la Grèce est passée cet hiver très près du gouffre. L'Irlande, que le seul passif de ses banques suffirait à couler au fond, contemple également l'abîme. La zone euro a certes mis sur pied, dans la foulée du plan grec, un mécanisme de stabilisation de 750 milliards d'euros taillé sur mesure pour les autres « PIIGS », particulièrement le Portugal, l'Irlande et l'Espagne auxquels les marchés font de moins en moins crédit, au propre comme au figuré. Mais une dette mutualisée ou « européanisée » reste une dette. À raison de 1,5 % de croissance par an, déloger les déficits s'apparente à un calvaire politique. La seule stabilisation de la dette dans les économies les plus avancées supposerait de passer d'un déficit de 5,3 % du PIB à un excédent de 1 %, assurent des économistes du FMI (**).

    « Il y a un mot qui ne doit pas être prononcé dans cette ville [Bruxelles]?: restructuration », raillait le « Wall Street Journal » en mai. Depuis, le tabou a été égratigné. « Si la Grèce restructurait sa dette, pourquoi diable les gens continueraient-ils d'investir dans les autres économies périphériques?? » a répliqué le ministre grec des Finances Georges Papaconstantinou à ceux qui, l'économiste Nouriel Roubini en tête, estiment cette issue inévitable. « Un défaut ne serait pas dans l'intérêt des citoyens... Un ajustement fiscal soutenu par des réformes qui encouragent la croissance est une réponse beaucoup plus efficace », martèle le FMI.

    Les gouvernements n'étaient pas préparés à gérer une telle inflation de leur passif. Jusqu'à présent, leur jeu avait plutôt consisté à ruser avec les critères de Maastricht. Rome a usé et abusé de la titrisation pour encaisser par anticipation des recettes fiscales qui tardaient à rentrer ou les gains futurs de sa loterie nationale. Cet hiver, quelques députés européens colportaient une rumeur selon laquelle Goldman Sachs aurait débauché un responsable d'Eurostat à l'époque où la banque américaine s'était vu confier par Athènes la lourde tâche de « présenter » sa candidature à l'euro. La futilité de ces exercices de maquillage grassement rémunérés éclate aujourd'hui au grand jour. Les prestidigitateurs comptables cèdent la place aux professeurs de vertu.

    Comme si le spectacle de la dette « maastrichtienne » n'était pas assez anxiogène, certains pointent à présent du doigt la dette implicite, autrement dit les passifs sociaux, retraite et dépendance, pour lesquels engagements fermes ont été pris. La Suède, la Pologne et sept autres pays centre-européens ont écrit l'été dernier au président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, pour s'inquiéter que ces engagements soient aussi peu surveillés et comptabilisés. Stockholm a déjà « provisionné » 10 % de son PIB dans un fonds de préfinancement des retraites. Mais la méthodologie comptable européenne n'en tient aucun compte dans le calcul de la dette suédoise. Ces neuf pays s'estiment injustement « punis » par Eurostat.

    « La dette implicite n'est pas juste un sujet théorique, dit l'économiste Jean Pisani-Ferry, cela pose la question plus générale du risque lié aux engagements de certains États. » D'une certaine manière, la restructuration de ces engagements « hors bilan » a déjà commencé en France, en Grèce ou encore en Espagne, juge le directeur de Bruegel pour qui « un défaut sur la dette implicite, cela s'appelle une réforme des retraites ». Les pays du G7 devraient en moyenne améliorer leur solde budgétaire de 4,5 % de PIB pour commencer à provisionner la charge future des régimes de protection sociale et des évolutions démographiques, selon la Banque des règlements internationaux. Et pour les experts de l'institution, la question n'est plus de savoir si les marchés vont mettre la pression sur les gouvernements mais bien de savoir quand ils vont le faire.

     

    (*) « Cette fois, c'est différent. Huit siècles de folie financière », Éditions Pearson, 2010.

    (**) IMF Staff Position Note 10/12, septembre 2010.

    Point de vue de Florence Autret correspondante de « La Tribune » à Bruxelles -


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