• L'odeur de l'argent

    En 2006, le " Probo-Koala " a déversé à Abidjan des résidus pétroliers toxiques et nauséabonds. Après deux procès avortés, retour sur le long périple de ces déchets et dans les coulisses du négoce pétrolier

     

                Le mercaptan est le liquide le plus nauséabond que la nature ait imaginé. Même à dose infinitésimale, ses fragrances d'oeuf pourri soulèvent le coeur. C'est pourtant par tonnes que cette substance méphitique a été retirée, en août 2006, des cuves du Probo-Koala et déversée sauvagement autour d'Abidjan. Le navire avait auparavant sillonné les mers, exhalant la puanteur de sa cargaison à chaque escale. Suivre cette piste est une manière d'explorer au nez les coulisses du négoce pétrolier. Et de respirer au passage les remugles de la corruption africaine.

    Le périple débute au printemps 2005, quand la compagnie Petroleos Mexicanos International (PMI) met à l'encan un important tonnage de " coker naphta ", livrable à Brownsville, au Texas. C'est là une essence de médiocre qualité, résidu de deux opérations successives de raffinage. Elles ont permis d'extraire les fractions les plus riches d'hydrocarbure, vendues dans les stations américaines et mexicaines.

    Le " coker naphta " ne répond pas aux spécifications locales. Mais il fera l'affaire ailleurs : certains pays, les plus pauvres, se montrent moins vétilleux sur ce qui peut être mis dans les réservoirs. N'existe-il pas dans le monde plus de 250 normes pour l'essence ? Plusieurs sociétés de négoce se sont fait une spécialité de ce type de transactions de seconde main, en marge des grandes compagnies pétrolières. Discrètes, elles vont là où les majors ne peuvent pas ou ne veulent pas aller, pour des raisons économiques ou géopolitiques. Quitte à briser un embargo s'il le faut.

    Parmi elles, Trafigura, une entreprise non cotée, immatriculée aux Pays-Bas, installée en Suisse, qui traite 10 % du marché mondial, soit 2 millions de barils par jour. Elle a été créée en 1993 par deux Français, Claude Dauphin et Eric de Turckheim. " Nous assurons l'équilibre entre l'offre et la demande au niveau mondial et assumons la volatilité des marchés ", résume Eric de Turckheim, le directeur financier.

    En permanence, un millier de bateaux affrétés par la société sillonnent le globe, approvisionnent en essence plus ou moins raffinée les pays africains ou l'Iran. Le risque est grand, la marge est souvent faible, oscille entre 2 % et 4 %, mais les volumes traités sont tels - 52 milliards d'euros en 2008 - que les bénéfices se chiffrent en centaines de millions.

    En octobre 2005, Trafigura acquiert le stock de Brownsville qui, dans les courriels internes, répondra désormais au doux nom de " PMI shit " (la " merde de PMI "). La teneur en mercaptan est rédhibitoire, même pour les pays les moins bégueules. Il faut le " laver ", selon l'expression pudique du milieu, c'est-à-dire piéger chimiquement les particules soufrées en injectant de la soude caustique.

    Avec une semblable cargaison, la société s'était déjà fait refouler du port tunisien de <st1:personname productid="La Skhira" w:st="on">La Skhira</st1:personname>, tant les effluves étaient rebutants. Elle décide donc de réaliser l'opération en haute mer. Ce n'est pas la première fois. Régulièrement, au large du Maroc, de Malte ou de Gibraltar, des bateaux de Trafigura procèdent ainsi. Une fois lavé et parfois mélangé à des essences plus raffinées, on obtient un produit de qualité variable, mais commercialisable quelque part dans le monde.

    Le Probo-Koala, navire de 50 000 tonnes et <st1:metricconverter productid="176 m│tres" w:st="on">176 mètres</st1:metricconverter> de long, immatriculé au Panama, est choisi comme cornue flottante. L'équipage russe se positionne dans les eaux internationales, près de Gibraltar. Entre le 23 avril et le 10 juin, l'un après l'autre, douze navires en provenance de Brownsville et d'ailleurs vont s'arrimer au Probo-Koala, transvaser leur cargaison, puis la récupérer, épurée.

    Le mercaptan, la soude caustique, d'autres résidus, au total 500 tonnes d'une boue putride, baptisée " slops " dans le jargon, s'accumulent dans les cuves du Probo-Koala. Pour s'en débarrasser, contrat est passé avec Amsterdam Port Services (APS), une société spécialisée. Le navire arrive dans le port néerlandais le 2 juillet. Mais les employés d'APS, et bientôt le voisinage, se plaignent de l'odeur, au point que les services de l'environnement enquêtent. APS décide de multiplier par 30 la facture, qui passe de 30 à 900 euros la tonne.

    Trop cher, estime Trafigura. Le Probo- Koala repart avec ses slops. Il jette les amarres le 9 juillet, à Paldiski, en Estonie, charge une cargaison d'essence à destination de l'Afrique. En chemin, il procède à une nouvelle opération de lavage, avant de livrer 8 000 tonnes d'essence à Lomé (Togo) et le reste à Lagos (Nigeria).

    Les encombrants slops sont toujours là. Le salut viendra d'Abidjan, où le correspondant local trouve finalement une société, Tommy, qui accepte le marché, pour 35 euros la tonne. Le patron, Salomon Ugborugbo, a reçu son agrément de l'administration, en un temps record. Trafigura excipe de son impuissance à vérifier ce qui est fait des slops à terre. " Les conventions internationales sur la gestion des déchets des bateaux ont démontré leur efficacité en mer. Malheureusement, c'est le Far West une fois qu'ils sont déchargés dans les ports., constate Eric de Turkheim. Il est urgent de tirer les leçons de l'affaire Probo-Koala. Il faut une réglementation qui impose transparence sur les prix, traçabilité des déchets et surtout une certification environnementale. "

    Les officines comme Tommy pullulent dans les ports africains. Très impliqué dans le dossier Trafigura, Greenpeace affirme que certaines se sont fait une spécialité de la délivrance de faux certificats de déchargement des slops. Ces derniers sont ensuite rejetés en mer. Dans le milieu pétrolier, on admet à demi-mot l'existence de telles pratiques.

    Mais, le 19 août, les déchets du Probo- Koala sont bien déchargés et dispersés par des camions-citernes dans les décharges autour d'Abidjan. En chemin, une partie de la cargaison a été siphonnée et revendue sur le marché parallèle. Une pratique courante en Afrique, où le peu d'essence que contiennent encore ces résidus fait tourner des moteurs. Des slops du Probo-Koala ont ainsi été retrouvés dans les cuves d'un boulanger. L'honorable commerçant a très vite supplié qu'on l'en débarrasse tant l'odeur était insupportable.

    Les décharges ménagères d'Abidjan avaient déjà servi de déversoir pour des déchets apatrides. Une étude des terres polluées, menée par Tredi, la société française qui les a incinérées, démontre la présence massive de métaux lourds (mercure, baryum), de cyanure et d'hydrocarbures de diverses origines.

    Le Probo-Koala et ses déchets auraient donc pu, auraient donc dû rejoindre ce douteux anonymat. S'il n'y avait eu ce fichu mercaptan... Très vite, l'odeur envahit Abidjan, provoque nausées et malaises chez des dizaines de milliers d'habitants. " Un mois après, c'était encore pestilentiel ", confirme un des Français venus nettoyer les décharges, masques spéciaux sur le visage. Autour de ces techniciens harnachés, des enfants en haillons continuaient pourtant à fouiller les détritus à la recherche de leur subsistance.

    La population est furieuse. L'origine de l'infection est clairement identifiée. L'affaire Trafigura commence. Claude Dauphin, le directeur général de la société, débarque à Abidjan, découvre une ville en ébullition, révoltée d'être ainsi le dépotoir des pays riches. Pour apaiser la vindicte, le patron est incarcéré avec deux associés, sous l'inculpation d'empoisonnement.

    La justice locale affiche sa fermeté, le gouvernement clame sa volonté d'en découdre. Mais, dans la coulisse, des négociations s'engagent à Ouagadougou entre les responsables ivoiriens et Trafigura. Aucune des deux parties n'a réellement intérêt à un procès qui pourrait mettre au jour des complaisances.

    Après trois semaines de négociations et quatre voyages à Ouagadougou, Eric de Turckheim signe un accord avec l'Etat ivoirien, s'engageant à lui verser 152 millions d'euros. Il exige, avant de régler la somme, un constat d'huissier prouvant la libération de Claude Dauphin et de ses deux codétenus, ce qui sera discrètement fait, après cinq mois de prison. Le procès d'Abidjan sera tronqué. Ni Trafigura ni les responsables politiques ne seront appelés à la barre. Seuls le patron de Tommy et un comparse seront condamnés, en 2007, respectivement à vingt et cinq ans de prison.

    Un autre accord amiable est signé à Londres, en septembre 2009, entre Trafigura et, cette fois, 30 000 victimes ivoiriennes. Moyennant 34 millions d'euros, il clôt le débat sur le bilan humain de la catastrophe. Plusieurs rapports faisaient état de 15 ou 16 morts imputables aux slops. Mais le gentleman's agreement londonien stipule expressément qu'aucun décès ni même aucune maladie grave ne peuvent être imputés aux déchets. Cette affirmation est reprise par un juge londonien, interdisant à la presse de contredire cette assertion.

    Aujourd'hui ne reste plus à venir qu'un dernier procès, prévu en 2010 à Amsterdam, portant sur un grief accessoire d'exportation de déchets. Pour Joseph Breham, avocat français membre de Sherpa, une association d'entraide judiciaire internationale, l'affaire du Probo-Koala est exemplaire : " C'est la première fois que le triptyque corruption, atteinte à la santé et atteinte à l'environnement est à ce point identifié. "

    L'avocat dénonce le cynisme de l'argent, crie au déni de justice. Sherpa envisage de déposer au début de 2010 une plainte devant <st1:personname productid="la Commission" w:st="on">la Commission</st1:personname> européenne, estimant que plusieurs Etats membres ont manqué à leurs obligations en laissant repartir de leur port les déchets.

    Difficile également de savoir où sont passés les millions versés par Trafigura. Me Breham s'est rendu plusieurs fois en Côte d'Ivoire depuis 2006. " Beaucoup de malades n'ont pas touché le moindre centime, assure-t-il. Il n'y a eu aucune transparence sur les dépenses. " L'accord de 2007 prévoyait ainsi le financement d'un incinérateur. Il ne reste encore qu'un projet.

    Benoît Hopquin

    Ahurissant c’est ce genre de pratique qu’il faut absolument INTERDIRE. A mettre en paralléle avec le discour de nos politiques. Commençons déjà par cela...


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