• L’Union européenne se meurt

    Vu des Etats-Unis

    L’Union européenne se meurt

    The Washington PostWashington D.C.


    Y a t-il un médecin pour réanimer l'Union ?

    Le repli sur soi affiché par les pays membres depuis le dernier élargissement menace l’existence même de l’Union. Faute de leaders d’envergure et d'ambition, elle pourrait tout simplement disparaître, affirme un ancien conseiller de Bill Clinton. Extraits.

    Charles Kupchan

    L’Union européenne est en train de mourir. Ce n’est ni une mort violente ni une mort tragique mais une longue agonie, si lente que nous pourrions un jour regarder de l’autre côté de l’Atlantique pour nous apercevoir que le projet européen - que nous prenions pour un fait acquis depuis plus d’un demi-siècle - n’est plus.

    Le déclin de l’Europe est en partie économique. Un grand nombre de pays européens ont payé un lourd tribut à la crise financière et le niveau d’endettement des Etats et les incertitudes planant sur les banques du continent ont de quoi inquiéter. Ces calamités ne sont pourtant rien comparées à la propagation d’une maladie autrement plus grave : de Londres à Berlin en passant par Varsovie, l’Europe connaît une renationalisation de son paysage politique, chaque pays se raccrochant désormais à sa souveraineté qu’il était auparavant prêt à abandonner à la réalisation d’un rêve collectif.

    Une multitude de nations éparses

    Les Européens ne semblent plus guère se préoccuper du bien commun. Ils se demandent ce que l’Union leur apporte et si cela en vaut la peine. S’ils poursuivent dans cette voie, ils pourraient compromettre l’un des projets les plus marquants et les plus ambitieux du 20e siècle : celui d’une Europe unie, en paix avec elle-même, et affirmant sa puissance comme un tout cohérent. Il en résulterait une multitude de nations éparses, sans la moindre influence géopolitique, et les Etats-Unis se verraient privés d’un partenaire prêt à les seconder dans leurs missions internationales et ayant les moyens de le faire.

    Le désintérêt pour le projet européen gagne même l’Allemagne dont l’obsession de supprimer les rivalités nationales, sources de conflit, en avait fait le moteur de l’Europe. La réticence de Berlin à venir en aide à la Grèce en pleine débâcle financière a marqué une rupture avec l’esprit de bien commun qui caractérisait le projet européen.

    Le populisme de droite a le vent en poupe, essentiellement à cause d’un regain d’hostilité contre les immigrés. Ce nationalisme dur ne vise pas seulement les minorités, il dénonce également la perte d’autonomie associée à l’union politique. En Hongrie, le parti Jobbik, qui frôle la xénophobie, a remporté 47 sièges aux élections cette année alors qu’il n’en avait pas un seul en 2006. Même dans un pays traditionnellement tolérant comme les Pays-bas, le Parti pour la liberté (PVV), formation d’extrême droite, a recueilli 15% des suffrages et obtenu à peine sept sièges de moins que le premier parti du pays.

    Comme si cela ne suffisait pas, en juillet, la présidence tournante de l’UE est échue à la Belgique, un pays où les tensions entre Flamands néerlandophones et Wallons francophones empêchent toujours la formation d’un gouvernement de coalition viable, ce alors que les élections ont eu lieu en juin dernier. L’Etat actuellement en charge de mener le projet européen souffre précisément des problèmes de nationalisme que l’UE avait pour mission d’éliminer. Voilà qui en dit long sur l’état de l’Union.

    L'Europe n'est plus un article de foi

    La renationalisation du paysage politique européen est avant tout une conséquence du changement de génération. Pour les Européens qui ont grandi pendant la Seconde Guerre mondiale ou pendant la Guerre froide, le projet européen était un moyen d’échapper à un passé meurtrier. Les choses sont différentes pour les jeunes Européens d’aujourd’hui : selon un récent sondage, les Français de plus de 55 ans sont presque deux fois plus nombreux que leurs compatriotes de moins de 36 ans à considérer l’UE comme une garantie de paix sur le continent. Comment s’étonner dès lors de voir les nouveaux dirigeants européens parler de l’Europe en termes de calculs bénéfices-coûts et non comme un article de foi.

    Pendant ce temps, les exigences du marché mondial, ajoutées à la crise financière, mettent à rude épreuve les Etats-Providence européens. A l’heure où l’âge de la retraite augmente et les pensions diminuent, l’Union européenne fait souvent office de bouc émissaire. En France, par exemple, les campagnes anti-européennes ont largement dénoncé les offensives "anglo-saxonnes" de l’UE contre l’Etat-Providence et mis en garde contre le "plombier polonais" venant voler le pain des Français grâce à l’ouverture du marché européen du travail.

    Gagner du temps est peut-être encore ce que l’Europe a de mieux à faire. L’UE semble toutefois condamnée à poursuivre son déclin, ce qui aura également des conséquences en dehors de l’Europe. L’administration Obama a déjà exprimé sa contrariété vis-à-vis d’une Europe de plus en plus effacée sur la scène internationale. "Si la démilitarisation de l’Europe, où une part importante de la population et de la classe politique sont hostiles à la force militaire et aux risques qu’elle implique, était une bénédiction au 20e siècle, elle est devenue un obstacle à la réalisation d’une paix et d’une sécurité durables au 21e siècle", a déploré Robert Gates, secrétaire américain à la Défense, lors d’une réunion de l'’OTAN en février dernier.

    Une nouvelle génération introuvable de dirigeants

    A l’heure où les Etats-Unis essaient de se désendetter et d’offrir un peu de répit à leurs forces armées, Washington jugera de plus en plus la valeur de ses alliés à l’aune de l’aide qu’ils peuvent lui apporter. Dans le cas de l’Europe, celle-ci n’est pas grande et ne cesse de diminuer.

    Les Européens ne sont pas près de renouer avec la guerre, ils ont perdu le goût des conflits armés. Lentement mais sûrement, la scène politique européenne deviendra de moins en moins européenne et de plus en plus nationale, jusqu’à ce que l’UE n’ait plus d’union que le nom. Certains n’y verront pas une grande perte mais dans un monde qui a désespérément besoin de l’influence, de la force et de la richesse combinées de l’UE, le retour à une Europe fragmentée et repliée sur elle-même constituerait un revers historique.

    Il y a soixante ans, Jean Monnet, Robert Schuman et Konrad Adenauer étaient les pères de l’Europe. Aujourd’hui, l’Europe a besoin d’une nouvelle génération de dirigeants capables d’insuffler de la vie à un projet gravement menacé de disparition. Ils sont pour l’heure introuvables.  


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