• La boussole de Delhommais

    La boussole Delhommais ou l’obsession de la croissance et des marchés

    Pierre-Antoine Delhommais, journaliste au Monde, est assez représentatif de ceux pour qui la seule issue à la crise est le retour à la situation bénie qui l’a précédée : une décennie de « croissance exceptionnellement forte » dans le monde. Comment faire pour que tout reparte comme avant ? Il nous propose, dans sa tribune du 27 décembre, une « boussole pour 2010 » : que devrions-nous surveiller, quels indicateurs mondiaux, pour savoir si le sacro-saint capitalisme pourra retrouver son cours normal, sa tendance à l’expansion matérielle illimitée ? Pour l’instant, nous dit-il, l’instabilité et les incertitudes règnent encore. On peut le suivre sur ce point.
    Sa boussole contient divers repères. Le premier consiste à suivre la situation de la Grèce, en grand danger de dette publique insoutenable pouvant avoir quelques incidences dans la zone euro. On pourrait s’étonner de l’absence de toute allusion à la dette énorme et injuste des pays du Sud (3400 milliards de dollars en 2007), qui menace la survie de centaines de millions de gens dans le monde. Mais le monde selon Delhommais ce sont les grandes puissances, celles qui cartonnent au palmarès du PIB.
    Deuxième repère : le couple Etats-Unis – Chine. C’est là que « la partie se joue » et « que le taux de croissance de l’économie mondiale va se fixer ». Et pour savoir si les promesses de croissance seront tenues, il faut surveiller 1) le prix de l’immobilier en Chine (attention à une bulle spéculative, à une croissance « gavée au crédit » donc à risques) et 2) le taux de chômage américain. Le risque est ici une croissance sans emploi, donc sans consommation, or chacun sait que la croissance mondiale n’est pas « en mesure de se passer du consommateur américain ».
    Lourde responsabilité sur les épaules de ce consommateur ! C’est à lui qu’il revient de sauver l’économie planétaire donc tout le monde, vous, moi et d’autres. On se demande d’ailleurs si le monde entier ne devrait pas se cotiser pour subventionner « le consommateur américain » à coups de centaines de milliards.
    Troisième et dernier repère de la boussole : « le roi des indicateurs » selon PAD, c’est le taux des bons du trésor américains (les emprunts émis par l’état et dont la Chine est devenue la première détentrice), « celui dont le niveau résume à lui tout seul tous les grands problèmes de l’économie mondiale ». Si son niveau reste bas, « tous les espoirs sont permis ». « L’année 2010 sera celle de la toute puissance du marché obligataire ».

    Une fois de plus, le sort du monde, assimilé à sa croissance, serait suspendu à un marché financier. La crise, issue en partie de la « toute puissance » de la finance et de sa démesure, ayant accéléré l’endettement des pays riches, ce dernier deviendrait le grand problème, et il n’aurait de solution que dans un autre compartiment de la finance marchande qu’il faudrait « surveiller de près » à défaut de vouloir le contrôler.
    L’idée que l’excès d’endettement public des pays riches puisse trouver une solution efficace tout simplement en faisant « payer les riches » via l’impôt, en réduisant des inégalités indécentes qui ont été des facteurs majeurs de crise, n’effleure pas Pierre-Antoine Delhommais, qui a les yeux rivés sur les marchés financiers. Pas plus que l’idée de récupérer des centaines de milliards d’argent public en mettant fin aux paradis fiscaux et à nombre de niches fiscales pour privilégiés. Et encore moins, bien sûr, l’idée d’un contrôle public sur la finance et le crédit.
    Il y a du vrai dans la pensée Delhommais : de fait, au cours des dernières décennies, le sort du monde a largement dépendu des marchés financiers, parce que les états et les institutions internationales leur ont confié un pouvoir exorbitant. Mais alors que beaucoup ont pris conscience que c’était ce pouvoir qu’il fallait remettre en cause parce qu’il était un facteur de crises répétées et de plus en plus graves, Pierre-Antoine Delhommais nous propose une boussole de suivi des marchés qui, dans le meilleur des cas, nous permettra juste de constater la vitesse du naufrage. Les politiques sont ici tout juste capables d’être à la remorque des marchés qui sont pourtant leur créature.
    Boussole pour boussole, je vous en propose une autre. À vous de compléter, d’amender et de critiquer. Nous devrions « surveiller de près » les dix indicateurs suivants, à l’échelle du monde. L’objectif ne serait pas « comment faire pour que tout reparte comme avant ? », mais « comment repartir sur une autre base que celle de la croissance des pays riches, de l’explosion des inégalités et de la pression écologique, et de la dictature des marchés financiers qui nous ont plongés dans la crise ? ». Voici ma liste.

    1) La « dette du tiers-monde », dans l’objectif de son annulation, et simultanément des montants nouveaux et supplémentaires de contribution à l’ « adaptation » des pays pauvres non seulement au changement climatique mais aussi à la préservation de biens publics mondiaux dont ils ont la gestion, dont les forêts.
    2) La faim et la pauvreté dans le monde et dans chaque pays et plus généralement les objectifs du millénaire des Nations Unies
    3) Les inégalités mondiales de revenu, et les inégalités dans chaque pays, avec des objectifs de forte réduction
    4) Les inégalités entre les femmes et les hommes
    5) La décroissance des paradis fiscaux jusqu’à leur abolition
    6) Le degré de contrôle public sur la finance ou au moins de séparation entre la finance de marché et des banques de dépôts et crédit mises hors marchés
    7) La montée en puissance de taxes globales contre les « pollutions financières et écologiques », à la fois pour réduire ces pollutions et pour dégager des moyens considérables et nécessaires
    8)La réduction des émissions de gaz à effet de serre selon des objectifs aujourd’hui connus
    9) La progressivité des impôts, tous impôts confondus
    10) Le travail décent au sens du BIT, outil non seulement de développement humain mais aussi de régulation (et contraction) du commerce mondial fondé sur le dumping social, et l’éradication du chômage de longue durée, l’un des quatre critères de « pauvreté humaine » selon le PNUD.

    Jean Gadrey
     

    Jean Gadrey, 65 ans, est Professeur émérite d'économie à l'Université Lille 1. Ses domaines de recherche sont la « Socio-économie des services » et les « Nouveaux indicateurs de richesse », titres de deux livres récents publiés à La Découverte, coll. Repères. S'y ajoute le thème des inégalités, objet d'un essai "En finir avec les inégalités" (Mango, 2006). Il est membre du CNIS (Conseil National de l'Information Statistique). Il publie régulièrement des articles ou tribunes dans Alternatives économiques, Les Cahiers français, Politis, et Le Monde.

     Etc….Je suis évidement plus du coté de Jean Gadrey que de Delhommais. Je vais m’efforcer de faire un thème de tout ces indicateurs et bien d’autres encore.
    La pauvreté étant pour moi un des principaux car il restreint la liberté.
    Je regarderais aussi ces thèmes sous l’angle de l’Altruisme avec une grille de lecture que je suis en train de construire ( sur un modèle proposé par Kourilsky ).

    Je n’oublierais pas les propositions de Paul Jorion et d’autres.

    Une Boussole pour 2010


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