• La bulle du conformisme

    La bulle du conformisme, par Manuel Maria Carrilho

    Et si, comme beaucoup le prédisent, et comme les signes les plus récents le confirment, nous étions loin, peut-être même très loin, de la sortie de la crise complexe qui a commencé en 2008 ?

    Aussi inconfortable que soit cette idée, il serait prudent d’y réfléchir. Car il est de plus en plus clair qu’il n’y aura pas d’issue à la crise tant que les facteurs qui y ont conduit n’auront pas été traités de manière substantielle. En premier lieu les facteurs financiers, mais également ceux qui sont d’ordre économique, social et culturel. Cela aurait du être évident, mais cela ne s’est pas produit.

    Nous vivons ainsi dans le plus grand des paradoxes, qui est d’attendre la solution à la crise de la reprise des mécanismes qui l’ont produite. Nous devons regarder bien en face ce paradoxe, afin de comprendre la nature du problème auquel nous sommes confrontés. Celui-ci alimente la plus importante et la plus méconnue des bulles dans laquelle nous vivons, celle du conformisme.

    Alimenté par la cupidité des spéculateurs, la désorientation des gens, l’incapacité des dirigeants politiques et l’engourdissement des masses, cette bulle a résisté à toutes les crises, condamnant le monde à ne pas voir d’autres issues que celles qui ont précisément mené à la situation dans laquelle nous nous trouvons.

    De ce point de vue, les premiers mois de 2010 ont été très inquiétants : après les banques en 2008 et les entreprises en 2009, la crise atteint désormais les États. Ce qui n’est peut-être pas surprenant, compte tenu du fait que, au niveau mondial, il été dépensé plus de deux mille milliards d’euros pour tenter de relancer l’économie, conduisant les Etats à s’endetter à des niveaux jamais vus, avec des conséquences probablement inédites.

    Le problème est que, entre-temps, les bourses ont repris vie, les produits financiers ont été à nouveau utilisés et les bonus ont été multipliés. Cela n’a pas été d’une grande aide pour l’économie réelle et la vie des gens. Les lueurs de la reprise qui ont été aperçues n’ont rien changé à la réalité du chômage, d’autant qu’elles ont elles-mêmes disparu.

    Le plan d’Obama patine, les contradictions et les symptômes d’impuissance découlant de l’absence d’un gouvernement économique se multiplient au sein de l’Union européenne. Le G20 s’avère timoré et peu efficace (des mesures sont en préparation… pour 2012), les promesses de refondation du capitalisme sombrent du simple fait de leur vacuité, le socialisme n’a jamais été aussi silencieux qu’aujourd’hui.

    Cette accumulation d’impasses montre combien il est urgent de percer la bulle du conformisme et de s’opposer à l’idée, que, en dehors d’elle, il n’y a pas d’alternative. Ce qui est nécessaire, c’est de regarder en direction de ceux – et ils sont nombreux- qui proposent d’autres voies. Parce que, aujourd’hui, ce ne sont pas les idées ni les options alternatives qui manquent. Ce qui fait défaut, c’est la capacité politique de les entendre, d’en discuter et éventuellement de les suivre.

    Paul Jorion est un de ceux que l’on devrait écouter. Economiste et anthropologue, il a une vaste expérience du monde financier. Il a publié des travaux importants anticipant la crise et ce qui s’est passé, et a suggéré plusieurs propositions qui méritent l’attention de tous. Au cœur de la crise, il voit l’état de sauvagerie dans laquelle on a laissé la finance évoluer dans les dernières décennies, sous couvert d’une myriade de règlements, qui, contrairement à ce qui était prévu, ont au contraire favorisé toutes les formes d’abus et les dérives les plus hallucinantes.

    Comparant la finance à la politique, il soutient qu’il faut faire en manière de finance ce que la démocratie représentative a représenté pour la politique, c’est à dire domestiquer son état naturel, la civiliser par le biais de l’adoption d’une « constitution » qui réglemente son fonctionnement. Une constitution qui doit être simple et efficace : avec des milliers de banques éparpillées dans le monde entier, ainsi qu’avec la prolifération des institutions et des produits financiers, les réglementations détaillées sont inutiles et contre-productives. Ce qui s’impose, c’est d’établir de grands principes dont l’application rigoureuse puisse être facilement contrôlée par tous et dans tous les domaines.

    Par exemple, si l’on prétend replacer au cœur de l’économie la banque, et empêcher qu’il soit spéculé avec l’argent des déposants, il faut rétablir une séparation claire entre banque de dépôt et banque d’investissement. Si l’on veut empêcher l’économie de casino, il faut interdire la spéculation sur les fluctuations de prix, etc. Au delà de mesures dont les effets s’épuisent, aussi indispensables soient-elles, c’est de règles comme celles-ci – bien d’autres étant suggérées dans le même esprit – que le monde a besoin. De véritable règles instituant le changement, qui vont nous sortir de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons.

    Manuel Maria Carrilho, ambassadeur du Portugal auprès de l’Unesco, est philosophe, auteur de plusieurs ouvrages (certains traduits en français) et ancien ministre socialiste de la culture du Portugal (1995-2000).

    Paru sur le blog de Paul Jorion : http://www.pauljorion.com/blog/?p=8532


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