• La Chine, deuxième grand

    La Chine, deuxième grand

     

    Cette année restera marquée par l'accession de la Chine au rang de deuxième puissance économique mondiale, loin derrière les Etats-Unis mais devant le Japon. Au deuxième trimestre, le PIB chinois s'est en effet élevé à 1 336 milliards de dollars (1 053 milliards d'euros) contre 1 288 milliards de dollars pour le Japon. L'écart ne manquera pas de s'amplifier avec la divergence des rythmes de croissance entre les deux géants asiatiques (10,3 % contre 0,1 %).

    La grande crise de la mondialisation confirme son rôle d'accélérateur de l'histoire, confortant le basculement du capitalisme universel vers l'Extrême-Orient. D'un côté, le couronnement des " trente prodigieuses " qui ont vu la Chine multiplier par 90 sa production, avec pour symbole Shanghaï, brillant de tous les feux de son Exposition universelle, et qui se prépare à succéder à Londres au XIXe siècle et New York au XXe siècle comme capitale de la mondialisation. De l'autre, le déclin du Japon et de l'Europe, enfermés dans la déflation, le chômage de masse, le surendettement (200 % du PIB pour le Japon et 100 % pour l'Europe) et le vieillissement de leur population.

    Le miracle des " quatre modernisations " lancées par Deng Xiaoping en 1979 fut fondé sur le rétablissement de la propriété privée et la conversion au marché, la production manufacturière pour le consommateur américain et européen, et l'ouverture contrôlée des frontières. Dopées par la non-convertibilité et la sous-évaluation du yuan, les exportations chinoises (36 % du PIB) ont assis leur domination sur le commerce international, supplantant l'Allemagne et favorisant l'accumulation de 2 400 milliards de dollars de réserves de change.

    Parallèlement, la Chine s'est imposée comme la deuxième destination pour les investissements directs (95 milliards de dollars) après les Etats-Unis, tant pour la compétitivité de ses sites de production que pour l'accès à son marché, désormais en tête pour les ventes d'automobiles. Quatre entreprises chinoises (PetroChina, Industrial and Commercial Bank of China, China Mobile et China Construction Bank) figurent désormais dans les dix premiers groupes mondiaux. Le développement intensif a généré de forts déséquilibres : entre le capital et le travail, comme entre régions et classes sociales (la caste des nouveaux millionnaires et la constitution d'une classe moyenne de 300 millions de personnes dans les régions côtières contrastant avec la misère des campagnes), sans oublier la formation de bulles spéculatives et la dévastation de l'environnement.

    La poursuite du développement reste ainsi soumise à des défis majeurs : le rééquilibrage du modèle économique vers la consommation intérieure ; l'urbanisation et le vieillissement de la population ; le rattrapage de la frontière technologique ; la lutte contre la corruption et la garantie d'une sécurité juridique minimale ; la maîtrise des tensions entre la dynamique de la mondialisation et le nationalisme économique au service d'une ambition impériale.

    Un pays émergé

    Force est de constater que le développement de la Chine témoigne d'une grande stabilité. La qualité du pilotage macroéconomique ne peut manquer d'impressionner. Pour enrayer la menace d'une déflation mondiale, Pékin a initié avec succès le plus vaste plan de relance de la planète, portant sur 40 % du PIB. Le yuan s'est engagé dans une prudente réévaluation, et s'ouvre à des opérations internationales qui constituent une première étape vers sa convertibilité. Surtout, alors que la reprise patine aux Etats-Unis, au Japon et en Europe, la Chine a pris une avance décisive dans la conversion de son modèle. A la suite des mouvements de grève, le salaire minimum a augmenté de près de 20 % en un an, tandis que se systématisent la couverture maladie et la retraite. Les bilans des banques sont en cours de restructuration. La protection de l'environnement est devenue prioritaire, associant la fermeture des installations obsolètes et la conquête d'une position de leader dans les énergies renouvelables.

    En bref, la Chine est un pays émergé et non plus un pays émergent. Le choc que représente sa fulgurante ascension demeure à la fois sans précédent et sous-estimé. D'un point de vue économique, son avantage ne se limite pas à la productivité du travail, mais porte aussi sur l'efficacité du capital et la qualité de la recherche. D'un point de vue social, la réduction de la pauvreté au plan mondial s'accompagne de la déstabilisation des classes moyennes et de la montée de l'exclusion dans les pays développés.

    Du point de vue du développement, une pression croissante est mise sur l'accès aux sources d'énergie et aux matières premières, expliquant les fusions géantes dans le secteur minier. D'un point de vue politique, la Chine reste un pays totalitaire et un empire ayant une conception illimitée de sa souveraineté, adossé à un investissement de défense de plus de 150 milliards de dollars par an. D'un point de vue stratégique, sa prudence va de pair avec sa volonté d'un leadership global. D'un point de vue moral, Pékin entend promouvoir un modèle de capitalisme d'Etat et de société contrôlée.

    Pour toutes ces raisons, le défi chinois est très différent du miracle japonais, qui s'est déployé dans l'orbite américaine et n'a jamais cherché à contester la suprématie de Washington. Face aux Etats-Unis, dont les ambitions sont désormais démesurées par rapport à des moyens minés par leur addiction au crédit et leur surexpansion militaire, face à une Europe impuissante et sans projet, à un Japon stagnant et de plus en plus dépendant de son immense voisin, la Chine ne voit dans son statut de deuxième grand qu'une étape vers la conquête du leadership mondial. Un leadership qu'elle a détenu jusqu'au XVIIIe siècle, mais qui prend une tout autre signification à l'ère de l'histoire universelle et alors qu'elle persiste dans son refus d'acclimater la liberté politique.

    Nicolas Baverez

     

    Economiste et historien


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