• La Chine est proche

    La Chine est proche

    Journaliste et intellectuel italien, Adriano Sofri, 68 ans, a dirigé le groupe d’extrême gauche Lotta Continua dans les années 1970. Il a été condamné en 1997 à vingt-deux ans de prison pour avoir commandité l’assassinat d’un commissaire de police en 1972, crime qu’il a toujours nié.

     

    Adriano Sofri La Repubblica

    S’il existait aujourd’hui une Internationale des travailleurs, elle serait obligée d’admettre une catastrophe similaire à celle qui a balayé la Deuxième Internationale en 1914, quand ses sections nationales avaient adhéré au patriotisme de guerre et renié ses principes solennels. L’Internationale n’existe pas, et la crise financière et économique n’est pas (encore) un conflit armé.

    Mais la crise, en redonnant aux Etats une plus grande présence économique, sans pour autant limiter la souveraineté des grandes multinationales, pousse le travail salarié vers un nouvel “égoïsme sacré” [c’est au nom de ce principe qu’Antonio Salandra, Premier ministre italien de mars 1914 à juin 1916, avait décidé l’entrée en guerre de l’Italie en 1915]. L’usine Fiat de Pomigliano en est la preuve éclatante. [Le patron de Fiat, Sergio Marchionne, s’est dit prêt à investir 700 millions d’euros pour relocaliser dans cette usine située près de Naples la production de la Panda, actuellement assemblée à Tichy en Pologne. Pour rendre l’usine plus compétitive, la firme a toutefois exigé un durcissement des conditions de travail, que les salariés ont accepté le 22 juin à une majorité de 62 %, alors que la direction avait prévu un score de 90 %. Ce vote a suscité un vif débat.] La Chine est proche, et les grèves et les suicides chez Honda ou chez le taïwanais Foxconn mettent en évidence le principe des vases communicants : les ouvriers chinois revendiquent des salaires moins infimes et des conditions de travail moins infâmes, à mesure que les ouvriers occidentaux deviennent plus chinois. Point essentiel : la nouvelle Panda a mis en concurrence directe des travailleurs italiens et des travailleurs polonais, c’est-à-dire des travailleurs de deux pays de l’Union européenne. Il est vrai que cette relocalisation est une première en Italie. Mais les menaces de délocalisation en Hongrie ou en Roumanie servent depuis des années à justifier des sacrifices dans les entreprises occidentales.

    Bien avant la crise financière, la défense de l’emploi a coûté aux Allemands un fort allongement de la durée du travail – passée de 38 à 47 heures chez Opel ! – sans augmentation de salaire. En France, les 35 heures étaient la règle ; elles sont aujourd’hui un souvenir gênant. Chez Opel, les ouvriers doivent désormais renoncer à la moitié de leurs treizième et quatorzième mois : au total, un mois de salaire cédé aux investissements de l’entreprise, à fonds perdus. Le prêt qu’a accordé Angela Merkel [à l’automne 2009] à l’équipementier canadien Magna en échange de la sauvegarde des emplois allemands a marqué le retour d’un protectionnisme “national”, au mépris des règles européennes de la concurrence. Il s’agit là d’une tendance générale, dont les aides gouvernementales accordées à Fiat ont constitué un chapitre important.

    La capacité et la volonté d’animer une solidarité européenne font défaut. Comment imaginer alors une quelconque sympathie des ouvriers de Pomigliano et de Tichy envers les grévistes et les suicidés de Shenzhen ? Au moment même où il accentue son internationalisation, Fiat “nationalise” les ouvriers de Pomigliano après avoir lancé un ultimatum au ton autoritaire. La triste “anomalie” de Pomigliano n’est donc qu’un prétexte : elle sert à faire passer à la trappe les conflits sociaux et les droits syndicaux. Dix minutes de pause en moins sur quarante, une pause-repas supprimable et décalée en fin de service, le triplement des heures supplémentaires, passées de quarante à cent vingt, et un roulement qui empêche de programmer sa vie privée : c’est déjà un prix énorme. Mais les limitations au droit de grève et le chantage sur le paiement des arrêts maladie relèvent carrément de la provocation ou de l’erreur. On se sert de la Pologne et de la Chine pour introduire dans nos usines un despotisme asiatique, quand la soif de dignité et de liberté des travailleurs laisse espérer son effondrement en Chine.

    Il n’y a pas d’Internationale, on attise la guerre entre pauvres, on leur fait la guerre. L’autre leçon de Pomigliano, c’est que la fable des salariés “garantis” opposés aux “précaires” n’a pas duré : tôt ou tard les ouvriers et les retraités devront payer. Des deux modèles présumés – travailler moins ou consommer plus –, c’est un troisième qui est destiné à prévaloir chez nous les riches : travailler plus et consommer moins. Le mouvement de redistribution des richesses s’accompagne d’un changement radical des modes de vie et de consommation. Nous avons donné l’exemple d’une ivresse consommatrice, il ne nous reste plus qu’à faire preuve d’une humble sobriété. Et vite.


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