• La Chine ne s'est pas éveillée, elle s'est réveillée

    La Chine ne s'est pas éveillée, elle s'est réveillée

     

    Peut-être les grands quotidiens occidentaux devraient-ils très sérieusement songer à délocaliser leur service économique en Asie. Cela rapprocherait leurs journalistes du coeur du réacteur nucléaire de l'économie mondiale. Du lieu où tout se passe, où se construit la croissance, où se décide le niveau des exportations allemandes, où se forment les profits des entreprises du CAC 40. De la région où se creuse le déficit des comptes extérieurs américains et apparaissent les grands déséquilibres monétaires. Là, enfin, où naissent les rumeurs les plus folles.

    Celle, par exemple, mardi 31 août, qui voulait que le gouverneur de la banque centrale chinoise, Zhou Xiaochuan, se soit réfugié aux Etats-Unis. Une fuite motivée par sa crainte d'avoir de sérieux ennuis à la suite de pertes colossales - 430 milliards de dollars, excusez du peu - que l'institut d'émission aurait subies sur le marché obligataire américain. Près du cinquième des réserves de changes parties en fumée, cela fait désordre et un beau premier chapitre pour un roman d'espionnage monétaire. Surtout lorsqu'on sait que Zhou Xiaochuan serait accusé par ses adversaires au sein du Parti communiste chinois d'être lié au " gang de Shanghaï ", impliqué dans des scandales financiers. Ne manque plus que la " brise de Pékin ". Dieu merci, la rumeur a été démentie, sans quoi la troisième guerre mondiale était proche.

    L'Asie est devenue, en Occident, un objet permanent de peurs et de fantasmes économiques. Le Japon, d'abord, et ses mystères : une monnaie plébiscitée mais une Bourse comateuse, une dette publique record mais les taux les plus bas du monde, pas de croissance mais pas de chômage, leader technologique mais en déflation chronique, etc.

    La Chine, ensuite, qui effraie par sa puissance. Une chronique entière ne suffirait pas à énumérer son palmarès, pourtant tout récent : premier exportateur mondial, deuxième puissance industrielle, premier marché automobile, premières réserves de changes, quatre des dix plus grosses capitalisations boursières, premier producteur de charbon, d'acier, d'aluminium, de ciment, d'engrais, le taux d'épargne le plus élevé de la planète. On s'arrête là.

    Mélangez la deuxième (Chine) à la troisième économie mondiale (Japon), vous avez la " Japachine ", l'égal des Etats-Unis et de l'Union européenne si l'on mesure les niveaux de richesse à partir des parités de pouvoir d'achat. Ajoutez-y l'Inde, et vous obtenez la " Japinchine ", au premier rang mondial. Une claque pour notre orgueil d'Occidentaux persuadés non seulement de la supériorité définitive de notre civilisation mais aussi de l'efficacité indépassable de notre modèle économique.

    Dans son livre Chine ou Japon, quel leader pour l'Asie ? (Presses de Sciences Po, 232 pages, 12 euros), Claude Meyer résume d'une phrase cette grande tectonique des plaques géo-économiques. " Le XIXe siècle fut celui de l'Europe, le XXe celui de l'Amérique, le XXIe sera sans doute celui de l'Asie ou, plus précisément, du retour de l'Asie à la première place qu'elle avait dans l'économie mondiale avant son éclipse au XIXe siècle. "

    Il y a douze ans, l'économiste britannique Angus Maddison avait pronostiqué ce bouleversement dans la hiérarchie économique mondiale (" Chinese Economic Performance in the Long Run, 960-2030 ", www.ocdebookshop.org). Il avait souligné que celui-ci n'était, dans une perspective historique longue, qu'un simple retour à la normale. Ses travaux à l'OCDE avaient fait grincer des dents en Europe et aux Etats-Unis, mais soulevé l'enthousiasme en Asie et notamment à Pékin.

    Que disait Maddison ? Tout simplement que, aussi loin qu'on pouvait remonter dans les statistiques, et à l'exception d'une " brève " parenthèse de deux siècles, l'Asie avait toujours été la région économique la plus puissante de la planète et la Chine la première puissance mondiale. En l'an mille, la part de l'Asie dans le PIB mondial était d'environ 70 %, de 65 % en l'an 1500 et de 59 % en 1820. C'est seulement à cette date, parce qu'elle loupe la révolution industrielle et se referme sur elle-même, que l'Asie dégringole dans les classements. Et que la Chine s'effondre : 29 % du PIB mondial en 1820, 14 % en 1880... moins de 5 % en 1950. A cette date, la Chine est le seul pays au monde où le revenu par habitant est inférieur à son niveau de 1500. Puis, après la seconde guerre mondiale, l'Asie redémarre, lentement d'abord, tirée par le Japon, puis de plus en plus vite, depuis trente ans, avec une Chine qui se réveille plus qu'elle ne s'éveille. Et avec une faim de croissance aiguisée par deux cents ans de diète.

    La lecture des ouvrages de Maddison procure - un peu, n'exagérons pas - le même genre de sensation qu'offre la contemplation d'un ciel étoilé, une nuit d'été : celle d'une griserie vertigineuse face à l'immensité de l'espace-temps. Quand on est habitué à entendre les économistes parler glissement annuel et tendance trimestrielle, lui raisonne en millénaire. Quand les experts débattent du PIB de tel ou tel pays pour l'année à venir, Maddison reconstitue les évolutions de croissance depuis l'an 1 et pour la planète tout entière. Mais ce " chiffrophile ", comme il se désignait lui-même, n'a pas seulement constitué une base de données unique. Il a aussi offert des clés pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants de la croissance et l'apport de celle-ci au bien-être. Il a éclairé le phénomène mystérieux qui a voulu que, après quasiment dix-huit siècles de stagnation économique mondiale, le sort matériel de l'humanité se soit tout à coup amélioré, les enfants bénéficiant de conditions de vie meilleures que leurs parents.

    Maddison en parlait en connaissance de cause, ayant lui-même fait, pendant son enfance à Newcastle, l'expérience de la misère et vu les sacrifices de ses parents pour qu'il puisse poursuivre des études. Angus Maddison est mort, le 24 avril, à l'Hôpital américain de Neuilly presque dans l'indifférence générale et sans avoir reçu le prix Nobel. Il est vrai que défendre les bienfaits de la croissance est aujourd'hui devenu économiquement très incorrect.

     

    Pierre-Antoine Delhommais


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