• La Chine s'éveille à la consommation

    La Chine s'éveille à la consommation

    Améliorer protection sociale, marché du travail et salaires pour faire de la demande intérieure le nouveau moteur de l'économie : le débat à Pékin

     

    Le développement économique de la Chine est spectaculaire. Son émergence comme puissance économique aura d'immenses conséquences sur le reste du monde. Elles sont discutées depuis des années aux Etats-Unis alors que la prise de conscience est plus récente en Europe. Une seule chose est sûre, nous n'en sommes qu'au début. Mais le plus important, c'est que la stratégie chinoise est peut-être en train de changer, c'est ce que nous analysons ici.

    La Chine a été sévèrement frappée par la récession qui a suivi la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008. Il n'y a pas eu découplage, l'effondrement du commerce mondial (- 30 % entre le début de 2008 et le début de 2009) a frappé la Chine de plein fouet. Officiellement, et a posteriori, la croissance a été ramenée à 8 %, en réalité le choc a été bien plus violent : fin 2008, début 2009, on observe un recul de la production d'électricité ou d'acier, de la consommation de pétrole, un arrêt des migrations des campagnes vers les villes et même un retour des migrants vers les campagnes.

    Face à ces risques, le gouvernement chinois a précocement mis en oeuvre un plan de relance de très grande ampleur. Des mesures en faveur de la consommation des ménages et des dépenses d'infrastructures massives (du gouvernement central et des collectivités locales) ont été rapidement engagées, elles ont été financées non pas sur crédits budgétaires mais par une très forte expansion du crédit bancaire (l'encours de crédit a augmenté d'un tiers en 2009). La réponse de l'activité a été foudroyante dans tous les domaines (construction et travaux publics, consommation des ménages, investissements des entreprises...). Résultat : la croissance est, au début 2010, de l'ordre de 12 % en rythme annuel ; les perspectives à court terme pour l'économie chinoise sont donc rassurantes, mais au-delà ?

    Ce qui frappe à l'occasion d'entretiens menés à Pékin, ce sont les craintes sur la solidité et sur la pérennité de la reprise dans le monde occidental. Pourquoi ? Les autorités chinoises sont persuadées que le désendettement des ménages et les problèmes budgétaires placent les pays de l'OCDE dans une situation économique durablement difficile. Avec l'inflexion attendue dans les pays de l'OCDE, la croissance chinoise ne sera plus tirée à l'avenir par les exportations, comme elle l'a été au temps du miracle économique. Au contraire même, avec la dégradation du commerce extérieur (les importations progressent actuellement nettement plus vite que les exportations), la contribution du commerce extérieur à la croissance chinoise est d'ores et déjà devenue négative (probablement un recul de 3 points en 2010).

    Or la priorité à Pékin, la seule vraie priorité, c'est la stabilité sociale, garante de la stabilité politique. Avec la modernisation de l'agriculture, le nombre de paysans cherchant un emploi dans les villes va continuer à augmenter, de 10 à 15 millions par an, pendant de nombreuses années. Il faut donc absorber cette main-d'oeuvre excédentaire, ce qui, compte tenu de gains de productivité de l'ordre de 6 % à 7 % par an, conduit à la fameuse exigence de croissance " de l'ordre de 9 % par an ". Une conclusion s'impose : la Chine devrait dans ce contexte changer de modèle de croissance et privilégier à l'avenir une dynamique fondée sur la demande intérieure plus que sur les exportations. Est-ce plausible ?

    La question du rééquilibrage de la croissance, longtemps soulevée dans les communiqués du G8 + 5 et longtemps restée lettre morte, est désormais explicitement posée. Et il ne s'agit pas seulement d'une prise de conscience : il est frappant d'observer qu'à Pékin le débat sur les moyens d'engager cette restructuration est bien engagé. Comment en effet faire jouer à la demande domestique un rôle moteur ? Evidemment, il s'agit de stimuler la consommation des ménages, mais pas de manière artificielle comme cela a été fait temporairement, à l'occasion du plan de relance : " Nous ne voulons pas devenir la Grèce ", nous a-t-on dit. Non, il faut véritablement changer la donne et cela porte sur la protection sociale, sur les salaires, sur le marché du travail.

    L'amélioration de la protection sociale (santé, retraites...) est une priorité car, sans elle, il ne peut pas y avoir de baisse du taux d'épargne exagérément élevé des ménages (40 % fin 2009) ; des mesures ont déjà été prises, 90 % des Chinois bénéficient d'une couverture maladie, mais il ne s'agit que d'une protection très élémentaire. La formation des salaires joue aussi un rôle central ; la progression très rapide de la population active disponible a jusqu'ici constamment fait pression sur les salaires, qui ne représentent que 40 % du produit intérieur brut (PIB), contre 60 % à 70 % dans la plupart des pays.

    Cela explique le déclin de la consommation (35 % du PIB seulement), qui ne pourra être enrayé que par un changement du fonctionnement du marché du travail : sujet politiquement très sensible, puisqu'il faudra donner plus de poids aux salariés, modifier le système controversé du houkou (un passeport intérieur qui fait des travailleurs migrants des citoyens de seconde zone), donner plus de pouvoir aux syndicats. De tels changements ne se décrètent pas d'un claquement de doigts, mais l'important est qu'ils ne sont plus tabous. La réorientation de l'économie chinoise vers le marché intérieur est donc une hypothèse à prendre au sérieux. Mais cela prendra du temps, il reste bien des obstacles sur la route.

    La vigueur de cette croissance, actuellement poussée par les deux moteurs externe et interne, a en outre des effets collatéraux qui peuvent se révéler dangereux. Si l'inflation est pour l'instant maîtrisée (l'inflation sous-jacente, hors prix des matières premières, est nulle) grâce à l'abondance, et même à l'excès, des capacités de production, des déséquilibres menacent.

    C'est ainsi que l'on observe une tension sur les salaires dans certaines régions (le Guangdong en particulier), avec une moins grande mobilité des paysans dont les revenus dans les campagnes se sont améliorés ; l'abondance du crédit entraîne des bulles spéculatives en Bourse ou dans l'immobilier ; les logements devenant hors de prix entraînent la frustration des classes moyennes ; la croissance de la demande entraîne une hausse rapide des prix des matières premières (alimentation, métaux...).

    Il serait naïf de sous-estimer ces risques, une croissance aussi rapide génère inévitablement des déséquilibres sous-jacents. Il se pourrait néanmoins qu'ils soient moins menaçants qu'on ne le pense couramment en Europe ou aux Etats-Unis. Les autorités chinoises en sont en tout cas pleinement conscientes, et elles disposent d'une batterie d'instruments qu'elles utilisent très activement : maniement des taux d'intérêt mais aussi des taux de réserves obligataires des banques, des plafonds de crédit, de la fiscalité (taxation des plus-values en capital), des taux d'apport personnel.

    Au-delà des risques conjoncturels, cette restructuration de l'économie soulève aussi bien des résistances et la stratégie de croissance traditionnelle conserve des partisans très influents. Il faut compter avec le poids des lobbies exportateurs, celui des industriels, mais aussi celui des régions côtières. Mais là aussi, il y a un débat entre deux lignes. D'un côté, une position conservatrice : on ne change pas une stratégie qui gagne, surtout dans un contexte international opaque ; et de l'autre, un courant modernisateur : à ses yeux, la crise est une opportunité, il est temps de fermer les unités de production obsolètes à bas salaires, de renvoyer ces productions vers l'intérieur du pays pour diffuser le processus de croissance, il faut faire monter en gamme la production du pays. Et cette idée qui correspond bien à l'ambition que peut nourrir le pays a le vent en poupe.

    Comme le Japon et comme la Corée avant elle, la Chine s'apprête à rivaliser avec l'Occident sur les productions à plus haute technologie : trains à grande vitesse, matériel de télécommunications, lanceurs de satellites, et dans un futur peut-être pas très éloigné l'aéronautique, le nucléaire... Shanghaï et Canton sont évidemment à la pointe de cette stratégie, mais bien d'autres villes nourrissent des ambitions comparables.

    Le conflit entre ces deux lignes se voit aussi dans le changement manifeste ces dernières années du climat des affaires tel que le ressentent les représentants des grandes entreprises occidentales ou japonaises en Chine. Le marché intérieur chinois fait rêver, il a représenté depuis des années une sorte d'eldorado. Mais la perception qu'en ont les entreprises étrangères s'est dégradée en 2009 : on entend ainsi couramment mis en cause les conditions d'accès au marché, le respect des droits de propriété intellectuelle, l'application différenciée (biaisée ?) des règles de concurrence ou du droit du travail, les restrictions liées à " l'innovation indigène ", le fonctionnement peu satisfaisant, plus généralement, de l'Etat de droit.

    Il y a, chez les industriels occidentaux, un sentiment de mécontentement croissant face à la lenteur, parfois au retour en arrière, en matière de réformes. Est-ce un changement durable ? Ou une réaction - temporaire - de repli face au choc de la crise mondiale ? Cette seconde hypothèse est plus probable, parce que le modèle de croissance de la Chine va changer : il est impensable que la Chine renonce aux avantages que lui procure une économie tournée vers l'extérieur, mais si sa croissance doit à l'avenir tirer plus de force de la consommation des ménages, elle devra aussi tourner la page de son modèle étroitement " mercantiliste " tiré par les exportations, le surinvestissement et la sous-évaluation du taux de change. Quelles implications aura cette nouvelle orientation ?

    Chacun a pu voir, en 2009, la Chine occuper une place croissante dans les grandes réunions internationales, G20 de Londres, conférence de Copenhague sur le climat. La relation entre la Chine et le reste du monde entre visiblement dans une nouvelle étape. Que nous réserve-t-elle ? Comment comprendre un monde où un pays au niveau de vie moyen de 2 000 euros par an exerce une sorte de leadership global ? Face à ce défi, depuis un an, les reproches se sont multipliés : la Chine est accusée d'égoïsme, d'arrogance, de nationalisme. Mais qui peut reprocher à la Chine de trop bien réussir ? Qui peut lui reprocher de ne pas être parfaitement fair-play quand nous ne donnons pas toujours l'exemple ? Qui peut lui reprocher de ne pas se sentir à l'aise dans un monde multilatéral façonné au lendemain de la seconde guerre, ce dont les quotas au FMI (où la Belgique et les Pays-Bas pèsent sensiblement plus que la Chine) donnent un exemple particulièrement sensible ?

    La relation entre la Chine et l'Europe est teintée d'ambiguïté, celle entre la Chine et l'Amérique s'est clairement dégradée, les sujets de friction se sont multipliés : des mesures tarifaires successives, les ventes d'armes à Taïwan, le cafouillage de Copenhague, la réception du dalaï-lama, les gesticulations autour de Google, et finalement le taux de change. Cette situation n'était pas saine. Les dernières semaines ont vu le climat s'améliorer, les coups de fil, les visites, les entretiens se sont succédé, c'est le moment de reprendre ces sujets à froid.

    Le dossier du taux de change était brutalement revenu sur le devant de la scène avec les menaces proférées par le sénateur Schumer de faire reconnaître par le gouvernement américain le fait que la Chine manipule son taux de change, ce qui aurait ouvert la porte à des rétorsions commerciales sans doute suivies par des réactions brutales de la Chine. Parce que la relation Chine-Amérique est d'abord une question stratégique, et parce qu'il y a à ce niveau d'autres intérêts communs, les dernières semaines ont vu ce dossier se dédramatiser, ce qui est heureux, car un conflit commercial et monétaire entre les Etats-Unis et la Chine aurait des conséquences dramatiques et mettrait directement en péril la poursuite de la mondialisation.

    En bref, les Etats-Unis reconnaissent qu'on ne peut pas demander à la Chine de brûler les étapes : faire flotter le yuan chinois et lever les contrôles des capitaux est impossible tant que les marchés financiers domestiques - qui peuvent stabiliser l'épargne en Chine - restent sous-développés ; ils comprennent aussi que la Chine ne bougera pas sous la pression, au contraire.

    Les autorités chinoises, de leur côté, reconnaissent le besoin d'une plus grande flexibilité - prudente et organisée - du taux de change : une appréciation progressive (vis-à-vis du dollar ou d'un panier de monnaies) allégerait le risque de déséquilibres financiers non maîtrisables. La réorientation du modèle de croissance de la Chine est directement liée à la question du taux de change et jouerait un rôle éminemment positif : une économie qui dépend moins de ses exportations a moins besoin de sous-évaluer sa monnaie, une économie qui entend redistribuer du pouvoir d'achat a tout intérêt à une appréciation de sa monnaie.

    Le changement de régime monétaire qui se profile au printemps 2010 va de pair avec une plus forte progression de la consommation, de l'investissement domestique et en conséquence des importations en Chine ; cela est cohérent et donne au reste du monde le signal que la Chine accepte de jouer un rôle moteur dans l'économie mondiale.

    La Chine ne bouge pas et ne bougera pas en se pliant à des injonctions venant de l'étranger, cela réveille trop de mauvais souvenirs, et il vaut mieux que les Occidentaux intègrent ce paramètre dans leurs positions ; mais la Chine bouge sur le plan domestique et sur la scène internationale, tout simplement parce qu'elle y a intérêt.

    Patrick Artus    Jacques Mistral


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