• La cité des hommes-chariots

    La cité des hommes-chariots

    Hui, avec des centaines d'autres clandestins chinois, vit dans une tour " asiatique " de banlieue. Son gagne-pain : les poubelles de Paris

     

    Hui vient de Chine et il marche toujours vite avec son chariot. Les roues couinent mais il file. Il est clandestin et c'est son gagne-pain. Il fait encore nuit, ce matin-là, lorsqu'il sort de son sous-monde, sorte d'univers parallèle quelque part au-delà du périphérique. Derrière lui, une masse sombre s'étire à mesure qu'il file vers la ville. Une tour haute, au milieu d'immeubles tristes. Sa cité, adresse impensable de centaines de migrants illégaux chinois, que Le Monde a pu pénétrer.

    Hui est un taiseux et ne s'exprime que dans son dialecte du Fujian, région du sud-est de la Chine. Mais s'il tient à l'anonymat de sa cité clandestine, sur sa vie il veut bien tout dire. Une vie d'homme attachée à un chariot de ménagère qui laisserait presque croire qu'il se rend au marché. Une vie passée, en réalité, à ramasser puis revendre les petits objets glanés dans les poubelles : vêtements, chaussures, produits de beauté... Celles des quartiers chics, il préfère.

    Chaque matin, à l'heure du premier métro, il retrouve ses voisins, comme lui, hommes-chariots venus de Chine. Cette fois-là, ils étaient une dizaine, assis, l'air renfrogné, casquette rabattue sous les narines. Hui, jambes pliées et mains croisées sur les genoux, a vérifié rapidement ses adresses du jour : rue de Washington, avenue de Friedland, avenue Hoche... La rame est arrivée et ils s'y sont tous engouffrés.

    A en croire Hui, le chariot, c'est le nouveau sort commun des migrants qui arrivent de Chine sans papiers. Dans sa tour sinistre, ils sont " des centaines " de résidents, estime-t-il, à se disperser ainsi, chaque matin dans Paris. Une cité surnommée " Sin Shan " (" petite montagne "). De l'extérieur, rien d'autre qu'une HLM décrépite. A l'intérieur, en revanche, dans certains appartements, même des hommes-cages hongkongais se sentiraient à l'étroit.

    Derrière les portes des couloirs blafards, ils sont six par chambrée. Des lits superposés grimpent jusqu'au plafond. Certains ont tendu des draps pour préserver un peu d'intimité. Dans sa chambre, Hui a sa place, en haut à droite. A ses pieds, au-dessus de sa couverture, il a trois planches, comme les autres, installées pour poser un ordinateur avec un casque. Comme la " petite montagne " accueille surtout des célibataires, dans chaque logement il y a une chambre pour les hommes, une autre pour les femmes. Pour le travail, c'est chariot pour les messieurs, ateliers de confection pour les dames, parfois même au sein de l'appartement.

    Hui est en France depuis huit mois mais tout ce quotidien ne lui paraît pas si rude. Selon lui, la diaspora chinoise est devenue très réticente à embaucher des sans-papiers. Fini le filon de la restauration. Avant la crise, il y avait encore le bâtiment. Mais " la hausse des contrôles " a eu raison des plus téméraires. La " petite montagne " est du coup une sorte de lieu de transit en attendant mieux. Un îlot chinois de fait, en terre de banlieue. Les boîtes aux lettres portent toutes des noms asiatiques. Au pied de la tour, il y a un boui-boui avec des lampions où l'on sert de la soupe traditionnelle et du poisson pêché dans la Seine. Et sur une table posée dehors, le majong est de loin le jeu le plus populaire.

    Ça convient très bien à Hui, qui jure que " la France c'est très bien ". En fouillant les poubelles, il gagne trois fois plus que ce que lui rapportaient ses heures de chauffeur livreur au pays : jusqu'à 1 000 euros, contre 300 euros autrefois. De quoi couvrir ses frais, dont " 130 euros pour le lit ". Il a déjà remboursé 4 500 euros sur 15 000 à ses passeurs. Aussi, la semaine, il s'attelle chaque jour à sa tâche avec une application qui suscite l'admiration des concierges des quartiers cossus habitués à le croiser. Le matin, sur les Champs-Elysées, l'après-midi à la tour Eiffel, il trie tout et rapporte des kilos de marchandises. Avec l'habitude, il a appris à caler ses horaires sur ceux des camions poubelles.

    Il consacre ensuite ses week-ends à revendre ses trouvailles. Pour ça, il descend au sous-sol de la tour où se cachent des rangées de box. C'est là que lui et ses collègues stockent leurs trésors. Il y en aurait trois étages, dans les vastes garages puants de " Sin Shan ". Quand il aura vendu assez de breloques, il aimerait faire venir sa femme et ses trois enfants. Pour le dernier, il a payé une amende de 2 000 euros à cause de la politique de l'enfant unique. Mais s'il est parti, dit-il, c'est parce que là où il vivait, la rivière " n'avait plus de poissons ", à cause de la pollution, et il avait peur " des maladies alimentaires, faute de contrôles ". Aujourd'hui, par souci d'économie, il mange malgré tout ce qu'il trouve dans les poubelles.

    Il veut se donner encore quatre ans pour réussir. Pour ça, il supplie juste que la vente à la sauvette face aux puces de -Montreuil (Seine-Saint-Denis), ce " grand marché de la misère " dont se plaignaient les riverains, interdit en mai, soit de -nouveau autorisée. Depuis, il parasite d'autres emplacements tolérés, mais moins rentables.

    Sur une place de Paris où il s'était arrangé un étal, fin juin, ils étaient près de 200 de la cité à exhiber leurs misères sur le trottoir. Hui avait consciencieusement installé ses petits objets. Pour attirer le chaland, il dispose toujours derrière ses plus belles pièces, une rangée de cadres décoratifs, dont un portrait de Marie-Antoinette. Ici, un ventilateur, là un vieux Polaroid et une friteuse. Il y avait du monde mais ça négociait dur les chaussures à 2 euros.

    Le soir tombé, il avait empoché 40 euros, moitié moins que d'ordinaire. Mais c'était l'heure de remballer tout ce barda branlant. L'enseigne d'un supermarché qui dominait la rue s'était mise à clignoter. Et elle éclairait une étrange file indienne d'hommes-chariots fatigués, qui s'en retournaient tous ensemble, sans parler, vers leur cité.

    Elise Vincent


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