• La crise de l’euro est… européenne !

    LE commentaire de Laurent Cohen-Tanugi

    La crise de l’euro est… européenne !  

    Parmi les nombreux défis auxquels la crise de la zone euro confronte les  responsables politiques européens, la complexité du message à délivrer à des opinions publiques légitimement désorientées par une situation sans précédent n’est pas la moindre des difficultés.La première dimension du problème concerne l’appréciation à porter sur la  réponse européenne à cette crise, dont  dépend en partie la confiance que l’on peut avoir en l’avenir de la monnaie unique.Il est facile à cet égard de pointer du doigt le déni de réalité initial à l’égard de la situation grecque, la rigidité de Berlin, les  divisions et atermoiements et leurs effets dévastateurs sur les marchés et le niveau de l’euro, avant l’abandon final des « grands principes » de l’UEM.Mais il serait plus constructif, et plus juste dans la durée, de saluer l’importance poli tique et économique du plan de sauvetage de 750 milliards d’euros adopté le 9 mai 2010, le courage politique d’Angela Merkel, le pragmatisme de la BCE, la levée du  tabou sur le mot « intégration », qui avait depuis longtemps disparu du vocabulaire européen, voire les vertus économiques d’un ajustement de l’euro à la baisse.Certes, la crise de la zone euro est loin d’être terminée et les Etats chercheront  encore à traîner les pieds sur la voie d’une plus grande intégration économique et  politique dès que le danger paraîtra écarté. Mais l’on peut raisonnablement estimer que l’UEM sortira renforcée de cette épreuve si elle se dote vite d’instruments de gestion de crise pérennes et surtout des disciplines  collectives dont elle a manqué depuis sa création, dans l’esprit des récentes propo sitions de la Commission européenne.Le second défi de nature politique posé par la crise européenne, potentiellement explosif, concerne l’intelligibilité et la légi timité en termes de justice sociale des  remèdes qui s’imposent d’un bout à l’autre du continent et des échiquiers politiques : plans d’austérité, objectifs drastiques d’assainissement des finances, réduction des programmes sociaux, politiques libérales de retour à la compétitivité et à l’efficience économique, à l’instar des propositions du rapport Monti sur la relance du marché intérieur.Pour nombre d’Européens, et pas  seulement de gauche, ces remèdes semblent marquer un retour, paradoxal et socia lement injuste, à ce « libéralisme » dont les excès ont produit la plus sérieuse crise  économico-financière depuis celle de 1929.Ce sentiment se nourrit de la continuité unissant la crise financière américano-mondiale de 2007-2008 à celle, gréco européenne, de 2010, ainsi que des multiples interférences entre l’une et l’autre :  impact de la crise mondiale sur les finances publiques européennes et vice versa ; rôle des marchés et des institutions financières dans l’aggravation de la situation grecque, puis de celle de l’euro ; concomitance avec l’entreprise de réforme de la régulation  financière au niveau européen et mondial, incrimination politique des spéculateurs et des marchés.Il est dès lors tout à fait naturel que l’opinion voie dans la crise monétaire et  budgétaire européenne la résultante de celle du « modèle libéral anglo-saxon » et dans la généralisation des plans d’austérité, une sorte de double peine.Un tel sentiment, ajouté à la ri gueur de l’ajustement nécessaire dans les pays les plus endettés, est socialement et politiquement dangereux. C’est pourquoi les  dirigeants européens auraient tout intérêt à trouver le courage politique d’expliquer à leurs électorats que la crise de la zone euro lui est spécifique et largement autonome dans ses ressorts par rapport à la crise  financière mondiale.Elle n’a pas pour origine principale les excès de l’innovation financière, la cupidité des banquiers et les déficiences des systèmes de régulation (encore que sur ce  dernier point...), mais, d’une part, l’hétérogénéité économique excessive de la zone euro et l’inachèvement de l’UEM et, d’autre part, une mauvaise gestion des affaires  publiques dans un certain nombre d’Etats, caractérisée par l’accroissement constant de l’endettement public, le déficit de  productivité et de compétitivité, l’absence de réformes structurelles, voire l’évasion fiscale et la corruption.En d’autres termes, l’Europe paie le prix – qui sera lourd en termes de croissance, d’emploi et de préservation du « modèle social européen » – de vingt ans d’erreurs de gouvernance, de laxisme et de nationalisme, des déséquilibres de l’UEM à la  mollesse de la stratégie de Lisbonne.Il est grand temps d’en tirer clairement les leçons.

    Laurent Cohen-Tanugi est avocat et essayiste.

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