• La crise est finie… pour les très riches. A quand l’ISF mondial ?

    La crise est finie… pour les très riches. A quand l’ISF mondial ?

    Où sont passés les milliers de milliards de dollars que les Etats ont engloutis pour « sauver les banques » après la déroute de 2008 ? Une partie de la réponse est : ils ont servi à… sauver la richesse des très riches. Pas très étonnant d’ailleurs, vu que ce sont eux qui contrôlent ces banques et les fonds de toute sorte.

    Pour les très riches, la crise est finie. Pas définitivement, mais pour l’instant ils vont bien, merci. Le « World Wealth Report » de juin 2010, une publication annuelle de Capgemini et Merrill Lynch (deux firmes de conseil géantes qui connaissent bien cette population : ce sont leurs clients), en témoigne.

    L’étude porte sur les HNWIs. Il ne s’agit pas d’une mutation du virus H5N1, mais des « high net worth individuals », les individus dont la fortune en « actifs pouvant être investis », hors résidence principale (quand même, on ne va pas les mettre à la rue), dépasse un million de dollars. Nous les désignerons comme les « très riches ». Leur nombre en 2009 a retrouvé le chiffre record de 2007 : 10 millions de personnes dans le monde (soit 0,15 % de la population mondiale), dont 53,5 % se trouvent aux Etats-Unis, Japon et Allemagne, la triade des très riches. Leur fortune totale aussi a pratiquement récupéré son niveau d’avant la crise : elle atteint 39 000 milliards de dollars en 2009. Ce chiffre n’était « que » de 32 800 milliards en 2008. Une partie du rebond vient sans nul doute de l’application du mot d’ordre bien connu : « contribuables de tous les pays, unissez-vous pour aider les très riches ». Aider les très riches serait une mission d’intérêt général. Christine Lagarde, qui, elle aussi, connaît bien cette population comme ancienne avocate d’affaires, l’a démontré : « On entend souvent dire que cette mesure (le bouclier fiscal) ne concernerait que la partie la plus riche de la population, mais n’est-ce pas celle qui fait tourner l’économie ? » ( Citation de « Là-bas Hebdo » du 21 mars 2010).

    Gros problème toutefois : les inégalités sont énormes… parmi ces très riches ! C’est pourquoi leurs consultants financiers dévoués distinguent parmi eux leurs clients préférés, les « Ultra-HNWIs », ceux dont la fortune « pouvant être investie » dépasse 30 millions de dollars. Ils ne représentent que 0,9 % des très riches (soit 93 000 individus), mais possèdent 35,5 % de la fortune totale de ces HNWIs. Soit 13 850 milliards de dollars. Une petite division indique donc qu’en moyenne un « ultra-très-riche » dispose d’un matelas de sécurité proche de 150 millions de dollars, alors que pour les 99 % de très riches qui ne sont pas membres du club des « ultras » ce montant moyen n’est que de 2,5 millions. 60 fois moins, une misère.

    Et en France ? Il y avait, en 2009, 530 000 « foyers fiscaux » payant l’ISF, dont le seuil actuel est de 790 000 euros (déclarés…). Mais la base de calcul de notre ISF est différente de celle de la fortune « investissable » au sens de CG&ML (Capgemini et Merrill Lynch). Selon ces derniers, le nombre de nos très riches nationaux serait de 383 000 en 2009, ce qui place l’équipe des bleus fortunés en sixième position mondiale. Mais, comme au foot, la Chine, en quatrième position, nous bat.

    QUE FONT LES TRES RICHES DE LEUR FORTUNE ?

    C’est en réalité le grand sujet de ce rapport précieux, qui n’est rien d’autre qu’une étude de clientèle, une clientèle à choyer. On se penche avec une attention touchante sur leurs goûts, leurs comportements d’épargne et d’investissement, leurs « passions » et même sur la « psyché des investisseurs » (page 25) ou sur les « facteurs émotionnels » ! Figurez-vous que la crise, qui décidément touche tout le monde, a profondément modifié leurs comportements. Leur cupidité, non, mais leurs préférences pour les placements juteux alternatifs, oui. Je cite : « HNW clients are not just investing on intellectual information and news, but are being driven by emotions when making investment decisions post-crisis ». On en pleurerait de compassion fraternelle.

    Comment cette dérive émotionnelle se traduit-elle ? On nous dit d’abord que ces très riches sont devenus plus exigeants en conseils, en transparence, et qu’ils privilégient les investissements dans les pays en croissance. Jusque là pas d’émotion, juste du calcul.

    Mais arrivent alors les « passion investments » (page 20), qui progressent. C’est quoi ? Principalement les acquisitions d’œuvres d’art et d’antiquités, de bijoux et pierres précieuses. Mais attention, c’est une passion jugée très avisée sur le plan financier. Aucune opposition ici entre la passion et les intérêts, étudiée avec profondeur par le grand Albert Hirschman !

    Ce n’est pas tout. Le rapport consacre une section à la philanthropie. Celle des très riches exige, nous explique-t-on, des conseils financiers spécialisés. Car « philanthropic choices are often inextricably linked to broader financial-planning initiatives, including tax strategies ». Pas besoin de vous traduire : c’est à nouveau une passion « inextricablement liée » à l’intérêt financier. Donc une source de recettes pour nos amis de CG&ML. Un beau métier quand même : consultant en dons. Le grand anthropologue Marcel Mauss n’avait pas prévu cela dans son approche du don contre don : l’expertise grassement payée en optimisation fiscale de la générosité. Après le prêt à intérêt, le don qui rapporte.

    Tout cela conduit les auteurs à célébrer le changement de « psyché » des investisseurs après la crise, avec ce diagnostic fulgurant : « Emotional factors are a prominent feature of the HNWI psyche today, and wealth management firms must incorporate those emotional factors into stronger portfolio management. ». Que d’émotion, que d’émotion ! On est submergés. Ces gens là n’ont pas le cœur à gauche et le portefeuille à droite, mais le coeur dans le portefeuille.

    POUR UN ISF MONDIAL

    Dans un post du 8 juillet 2008, j’écrivais, après avoir présenté les données 2007 de la fortune des très riches : « Supposons que l’on instaure un ISF mondial, qui pourrait être progressif comme en France, à un taux moyen modeste de 1,5 % des patrimoines, ne s’appliquant qu’à nos 0,15 % les plus riches du monde. Cela ferait une recette de 600 milliards de dollars, permettant de faire face à la fois aux objectifs du Millénaire des Nations Unies et à ceux de la lutte contre le réchauffement climatique. On ne pourrait pas nous dire alors que cet ISF fait fuir les capitaux nationaux, vu qu’il s’agirait d’un impôt mondial. Avec de tels chiffres, l’idée que la richesse des riches profite finalement à tous et que la redistribution est un péché contre l’humanité en prend un coup. »

    Cette idée me semble plus valable que jamais, en complément d’une indispensable taxation des transactions financières, une proposition d’Attac qui progresse nettement en audience en attendant d’être mise en œuvre concrètement. Le CADTM (Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde) la soutient. La CNUCED l’avait proposée dès 1995. Un groupe Facebook s’en est saisi et il compte désormais… 28 000 membres (voir mon post récent : quelques liens…). Lançons un appel aux ONG et aux partis politiques, menons une campagne internationale : c’est possible !

    Je cite un article du CADTM du 14 mars 2010: « Chaque année, le magazine Forbes fait paraître sa très célèbre liste des milliardaires. Le classement 2010, qui vient d’être rendu public, donne des informations éclairantes : en un an, le nombre de milliardaires en dollars est passé de 793 à 1011 et leur patrimoine cumulé représente 3 600 milliards de dollars, en hausse de 50 % par rapport à l’an dernier. Pour les super riches, la crise est déjà bien loin… Une idée fait son chemin : celle d’un impôt mondial sur les grandes fortunes, avancée par la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED) dès 1995. »

    Autres sources sur la fortune des très riches : le Knight Frank wealth report 2010, et le Boston consulting group. Ce dernier nous dit également que les « actifs sous gestion financière » ont atteint 111 500 milliards de dollars en 2009

    Toutes ces sources convergent : le monde est incroyablement riche, et les très riches n’ont pas mis plus d’un an pour récupérer leurs fortunes extravagantes un instant écornées, pendant que le chômage poursuivait sa progression mondiale. Merci les Etats et les contribuables. On comprend mieux pourquoi les « caisses sont vides », pourquoi les dettes publiques partout, et pourquoi il faut précipiter une réforme des retraites visant à faire payer les salariés et les retraités : c’est une condition du « plan de sauvetage » des riches par tous les autres, pauvres compris.


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