• La crise financière en Europe de l'Est

    La crise financière en Europe de l'Est

    Thomas Mirow

    LONDRES – L'écrivain et humoriste russe Mikhail Saltykov-Shchedrin a dit un jour à titre de sarcasme qu'il y a différentes sortes de faits, ceux "qui nous conviennent, ceux qui ne nous conviennent pas et ceux qui n'en sont qu'illusion".

    En ce début de 2010, la fin de la crise économique mondiale et le début de reprise nous convient, tandis que la fragilité de la reprise nous dérange. Et l'idée que les 12 mois à venir se dérouleront sans encombre est une illusion, car nous sommes encore confrontés à de sérieux défis face auxquels nous devons réagir de toute urgence.

    La région couverte par la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) – l'Europe centrale, l'Europe de l'Est et du Sud-Est, la Russie, le Caucase et l'Asie centrale – a été frappée très durement par la crise économique et financière qui a débuté en 2008. Il a fallu une intervention volontariste et massive de l'Etat en Russie et au Kazakhstan et une aide coordonnée sans précédent des institutions financières internationales en Ukraine, en Hongrie et en Lettonie pour éviter qu'elle n'entraîne des dommages bien plus grands.

    Maintenant que l'économie réelle s'adapte aux nouvelles circonstances et à une forte baisse de la demande tant intérieure que globale, à la BERD nous nous attendons à une augmentation des crédits en défaut de paiement dans notre région. Par ailleurs, les entreprises devront se restructurer pour diminuer leurs coûts et augmenter leur compétitivité. Cela conduira à une hausse du chômage, accompagnée de tensions sociales inévitables, et à une baisse supplémentaire des ressources de l'Etat.

    Alors que le marché du crédit reste sous contrainte, le maintien des liquidités et le renouvellement ou le refinancement des dettes poseront également de sérieux problèmes. Alors que le niveau de l'endettement des ménages et des entreprises est à la baisse, la croissance du crédit est quasi nulle dans beaucoup de pays et il se contracte dans de nombreux autres. De plus, certains pays de la région sont sommés à la fois de réduire leur déficit budgétaire et de rembourser leur dette ; aussi le précieux budget destiné à stimuler l'activité économique (en investissant par exemple dans les infrastructures ou dans les économies d'énergie) pourrait se réduire à pas grand chose.

    Tout cela imposera des contraintes supplémentaires au secteur financier, essentiellement entre les mains de grands groupes bancaires occidentaux en ce qui concerne l'Europe centrale et l'Europe de l'Est. Le retrait de grande ampleur de ces banques (qui aurait eu de graves conséquences pour la région) a été évité en 2009 grâce à des mesures coordonnées des principaux acteurs de l'Initiative de Vienne. Mais le secteur financier de la région reste sous pression et il lui faudra du temps pour s'adapter à l'augmentation des créances en souffrance et aux besoins en matière de recapitalisation bancaire.

    Un autre problème reste à résoudre, celui de l'endettement en devises étrangères qui pèse encore sur de nombreuses institutions financières. Beaucoup de devises de la région de la BERD (le forint hongrois, le hryvnia ukrainien et le rouble russe) se sont fortement dépréciées  depuis le dernier trimestre de 2008. C'est un avantage pour les exportateurs, mais un désastre pour les banques dans des pays qui s'étaient lancés dans une frénésie de crédits en devises étrangères lorsque la crise a éclaté.

    En Hongrie par exemple, fin juin 2008, les prêts en devise étrangère représentaient 34% du PIB. Avec une telle vulnérabilité à l'égard des variations du taux de change, quatre mois plus tard, quand la crise a atteint l'Europe de l'Est, la Hongrie a dû signer un plan de sauvetage économique sous la houlette du FMI à hauteur de 25 milliards de dollars.

    Une manière de résoudre ce problème est de renforcer les marchés des capitaux en devises nationales. Ce sera l'une des priorités stratégiques de la BERD en 2010. Nous avons l'intention d'agir sur deux fronts pour résoudre la crise et empêcher sa répétition, d'une part en augmentant nos prêts en devise nationale et d'autre part en recherchant de nouvelles solutions dans le cadre de l'Initiative de Vienne.

    Le développement d'un marché des capitaux en devise locale est une politique à long terme qui exige l'engagement et la volonté d'un grand nombre d'acteurs. L'Initiative de Vienne montre que la coordination de nos efforts et l'implication la plus importante possible du secteur privé permettent d'engranger des bénéfices importants.

    Les banques centrales et les régulateurs soulignent fréquemment la nécessité d'un nouveau régime réglementaire : la crise a montré que le cadre institutionnel et réglementaire dans la région de la BERD doit être réformé de manière à introduire plus systématiquement et plus efficacement des normes macro-prudentielles. Il pourrait s'agir d'exigences plus importantes en terme de liquidités et de capital ou de provision à titre de garantie en cas de difficultés. La réforme inclurait également des exigences spécifiques à l'égard des banques d'importance systémique, ceci de manière à éviter la répétition du dilemme des institutions "trop grosses pour faire faillite" rencontré par de nombreux pays – pas seulement ceux de la BERD.

    Mais dans une Europe intégrée financièrement, une nouvelle et une meilleure réglementation ne sera efficace que si les réformes qui y conduisent ne se limitent pas au niveau national. Il faut des mesures au niveau international pour éviter un "arbitrage réglementaire" transfrontalier –pour contourner par exemple la réglementation d'un pays-hôte en empruntant directement à la banque mère.

    Des institutions financières internationales telles que la BERD et des organes supranationaux tels que l'UE et le G20 joueront un rôle clé pour faire face à ces défis dans les années à venir. Dans le cadre d'une intégration et d'une coopération approfondies et plus performantes, nous devrons trouver des solutions pour que la reprise soit véritablement durable. Ainsi que le dirait Saltykov-Shchedrin, "que cela nous convienne ou pas, c'est un fait".

    Thomas Mirow is President of the European Bank for Reconstruction and Development.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz


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