• La doctrine de choc de Nixon, revue et corrigée

    La doctrine de choc de Nixon, revue et corrigée

    Harold James

    FLORENCE – Richard Nixon a disparu depuis quinze ans mais il fait un retour remarqué en Amérique. Le 37ème président des États-Unis pensait qu’il était peu probable que des discussions puissent influer sur les relations monétaires internationales. Il pensait plutôt qu’une action unilatérale radicale s’imposait. Le Trésor américain subit aujourd’hui de fortes pressions pour suivre le mauvais exemple de Nixon et émettre un avis (prévu le 15 avril) sur le fait que la Chine manipule son taux de change.

    Quelques 130 membres du Congrès américain ont signé un document exigeant une action sur la devise chinoise. Cette campagne est appuyée avec enthousiasme par l’un des plus éminents économistes américains spécialiste du commerce, le prix Nobel Paul Krugman.

    D’un point de vue actuel, les problèmes de l’ère Nixon paraissent tout à fait gérables, même insignifiants. Les réserves de devises du monde étaient détenues avec une certaine irrationalité : fin 1971, la valeur des réserves de l’Allemagne était de 17,2 milliards de dollars, et celle du Japon, de 14,1 milliards de dollars – respectivement 14% et 11,5% des réserves mondiales. En 2008, dernière année pour laquelle les données sont disponibles, le Japon détenait 23,4 % des réserves mondiales et la Chine 44,8%. Ces chiffres doivent même être revus à la hausse aujourd’hui.

    En 1971, les Américains subissaient les effets de la forte poussée des exportations allemandes et japonaises. L’Allemagne avait un excédent de son compte courant de 2,1% du PIB à l’époque, tandis que celui du Japon était de 4,4%. En 2008, l’excédent japonais était de 3,2% du PIB, celui de l’Allemagne était de 6,7% et celui de la Chine, de 9,8%.

    A l’époque, comme aujourd’hui, il y avait des divergences de point de vue sur la cause des déséquilibres globaux. Selon les Européens et les Asiatiques, le principal coupable était la politique monétaire et budgétaire des Etats-Unis. Les Américains, pour leur part, reprochaient au Japon et à l’Allemagne de maintenir artificiellement la faiblesse de leur devise de façon à ce que leurs industries politiquement puissantes profitent d’un avantage déloyal à l’exportation.

    L’Allemagne a du s’incliner devant les pressions américaines en grande partie parce que sa sécurité dépendait de la présence militaire américaine sur son territoire. Elle a procédé à une légère réévaluation en 1969 puis laissât sa devise flotter en mai 1971. Mais le gouvernement japonais fut intransigeant. Les arguments relatifs aux charmes de l’ouverture du marché ou à l’équité n’ont pas aidé. Le Secrétaire au Trésor John Connolly dénonçât alors le Japon et son « économie contrôlée ».

    Les Américains avaient deux stratégies possibles pour opérer une brèche dans l’économie supposément hermétique du Japon. L’une, appelée ‘négligence bienveillante’ consistait à laisser les pays excédentaires continuer d’empiler des réserves jusqu’à ce qu’ils réalisent qu’ils avaient un gros problème. Mais il semble qu’il n’y ait pas de fin à l’accumulation des réserves ; le seul choix possible restait donc la confrontation.

    Nixon était fondamentalement méfiant du multilatéralisme. A l’époque, tout comme aujourd’hui, il était admis de manière conventionnelle qu’une action unilatérale risquait de déclencher une vague de protectionnisme. Lorsque le directeur de la Réserve Fédérale Arthur Burns s’y opposât sous prétexte que d’autres pays pourraient riposter, Connolly répondit : « Laisse faire. Que peuvent-ils faire ? » Les choses étaient claires : « Certains pays ne sont pas d’accord. Et alors ? »

    Le 15 août 1971, Nixon imposât une surtaxe temporaire de 10% sur les importations « pour s’assurer que les produits américains ne seront pas désavantagés par des taux de change déloyaux ». Il fut procédé dans le même temps à un gel des prix et des salaires, à la suppression du système swap de la Réserve Fédérale pour soutenir les autres banques centrales, et à une limitation des transactions sur l’or, ce qui induisit une baisse de la devise américaine.

    Aucune de ces mesures n’a permis de réveiller les taux de croissance économique américains ou de modifier les excédents de ses concurrents. Les balances extérieures japonaise et allemande ont évidemment traversé d’importantes zones de turbulences dans les années 70. Les importants excédents se sont transformés en déficits, pour le Japon en 1973 et 1979, et pour l’Allemagne en 1974, 1975, 1979, et 1980. Mais cela n’a pas été provoqué par les corrections bilatérales effectuées dans le cadre des relations commerciales entre ces pays et les États-Unis ; cela est surtout le résultat de leur dépendance énergétique et de l’envolée des prix de l’énergie au cours de cette décennie.

    Entre ces périodes de déficits, l’Allemagne et le Japon ont traversé des périodes de forts excédents – comme ce fut aussi le cas dans les années 2000. Certaines des corrections opérées à la fin des années 70 le furent sous la pression américaine d’expansion budgétaire et fiscale ; mais cette expansion entrainât une pression inflationniste que les Japonais et les Allemands imputèrent naturellement aux Etats-Unis.

    Après une hausse initiale de l’inflation, la croissance économique américaine chutât brutalement dans les années 70. Le monde devint beaucoup plus inflationniste, et bien plus protectionniste. Ceci n’impliquât pas pour autant un retour aux années 30, principalement parce que la dépendance énergétique obligeât les pays industriels à maintenir l’ouverture des échanges afin de gagner l’argent nécessaire pour régler les factures de pétrole et d’essence.

    L’unilatéralisme monétaire des États-Unis a obligé chacun à s’organiser contre le chaos en provenance de Washington. Les Européens ont activé leur projet d’intégration économique et monétaire régionale. La confusion du dollar a encouragé les producteurs de pétrole à former leur (brièvement) très efficace cartel, l’OPEC.

    Seule la plus évidente des cibles d’août 1971, le Japon, fut brutalement frappée par ce que les Japonais ont appelé le second « shokku Nixon » (le premier ayant été l’annonce de Nixon, le mois précédent, qu’il se rendrait en Chine continentale en 1972). C’est parce que, contrairement à l’Allemagne, le Japon était autonome.  

    La Chine d’aujourd’hui n’est pas isolée comme l’était le Japon en 1971. Bien au contraire. Elle trouvera facilement une manière de commuer son ressentiment envers les pressions américaines en solidarité régionale – exactement comme le firent les Allemands dans les années 70.

    Plutôt que de conduire à une renaissance américaine, le « choc Nixon » fit naître des théories sur la grandeur et la décadence de l’impérialisme américain. Aujourd’hui, le moyen le plus rapide de véritablement faire de ce siècle « le siècle asiatique » est d’imposer aux exportateurs asiatiques un choc désagréable de même nature pour donner l’impulsion à la création d’une communauté asiatique de pays excédentaires.

    Au moment où il vient de gagner une victoire importante avec son système de santé, Barack Obama peut-il se permettre de se transformer en un Richard Nixon ?  

    Harold James is Professor of History and International Affairs at Princeton University and Marie Curie Professor of History at the European University Institute, Florence. His most recent book is The Creation and Destruction of Value: The Globalization Cycle.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats


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