• La France sera bientôt le premier émetteur mondial de dette en euros

    « La France sera bientôt le premier émetteur mondial de dette en euros »

    Finances publiques

    interview : thierry breton , ancien ministre de l'économie et des finances

    PDG d'Atos Origin, l'ancien ministre de l'Économie souligne le « bouleversement historique » que va provoquer la montée des émissions de dette par les pays latins de la zone euro en se substituant à une dette « germanique ».

    Quels enseignements tirez-vous de la crise grecque ?

    Quand l'Europe crée un fonds à 500 milliards pour aider les siens et que la BCE rachète des obligations, c'est que nous avons changé de monde ! On croyait que la dette serait le problème de nos enfants, qu'elle posait une question d'ordre moral. Elle est maintenant au coeur des préoccupations politiques. La dette, en somme, nous a déjà rattrapés.

    Pourquoi tant d'alarmisme ?

    Quel alarmisme ? Force est de constater que le regard des marchés a changé ! Que nos critères de 3 % de déficits et 60 % de dette ne fonctionnent plus par « gros temps ». La Grèce, le Portugal et l'Espagne ont un ratio dette sur PIB de respectivement 115 %, 77 % et 53 %, et ils sont pourtant soumis à une même pression des marchés financiers. À l'inverse, l'Allemagne, avec un ratio de 73 %, ne l'est pas. Dès lors que nous avons besoin des marchés pour financer nos besoins, efforçons-nous de comprendre ce qu'ils nous demandent en échange. Ce n'est pas subir leur diktat, ce n'est pas être alarmiste. C'est du pragmatisme !

    Alors, quel est le critère pertinent ?

    L'évaluation, année après année, des besoins réels de financement des États et de leur solvabilité. En l'occurrence, la zone euro cumule 7.000 milliards d'euros de dettes, d'une maturité moyenne de 7 à 9 ans. Elle en rembourse chaque année entre un septième et un neuvième. En s'endettant à nouveau. En d'autres termes, l'inquiétude de fond provient du choc entre le refinancement des emprunts du passé et le financement des nouveaux déficits nés de la crise. Songez que, dans la décennie qui s'ouvre, la zone euro va devoir émettre au moins deux fois plus de dette que pendant la précédente. C'est ce grand télescopage du passé et de la crise qui génère incertitudes et spéculation.

    Les États surendettés devront-ils se soumettre au régime grec ?

    Pour rétablir la confiance, s'applique à la Grèce un plan triennal d'assainissement des finances publiques extrêmement sévère - source de tensions sociales à la limite du supportable. Or le temps politique n'est pas celui des marchés. Et qui veut se donner du temps politique doit inévitablement sortir de la contrainte temporelle des marchés.

    Pour la France, revenir à 3 % de déficit public en deux ans n'est donc pas crédible ?

    Vitale, l'obligation d'assainissement doit donc être économiquement réaliste et socialement acceptable. Je constate qu'historiquement, la France n'est parvenue, dans le meilleur des cas, à réduire ses déficits (en séquence) que de 0,5 % à 0,7 % par an. Partant de 8 %, ce sera un long chemin.

    Que doit faire la conférence des finances publiques qui se réunit aujourd'hui ?

    Elle tombe à pic car elle permet d'étendre la pédagogie déployée sur les retraites à tous les enjeux de finances publiques et de se projeter. Or, pour moi, le vrai fait nouveau, c'est que la France sera devenue à l'horizon 2013 le premier émetteur mondial de dette en euros, devant l'Allemagne. Un bouleversement historique ! L'Allemagne, réunification oblige, est entrée dans l'euro fortement endettée. La monnaie unique s'est d'ailleurs construite sur cette dette allemande, peu chère, les marchés n'ayant jamais eu à douter de la vertu budgétaire de Berlin. En vérité, toute la zone euro a bénéficié de cet environnement pour vivre à crédit et à bon marché. Ce temps est évidemment révolu. En 2013, nous basculerons donc d'une dette de la zone euro majoritairement « germanique » à une dette « latine » : France, Italie, Espagne, Portugal...

    Une dette latine c'est-à-dire pas sérieuse ?

    Toute confiance se mérite. Au stade où nous en sommes, il faut déjà organiser sans tarder une convergence des finances publiques dans la zone euro. Les marchés l'attendent. Et c'est à la France qu'il revient de prendre la main, puisqu'elle va devoir assumer le leadership de fait de la dette de la zone euro vers 2013. Une responsabilité capitale. Souveraineté financière et construction européenne : la France doit se préparer à ce double enjeu.

    Vous avez dit qu'il serait impossible de redresser aussi vite ses comptes...

    Nous devons raisonner dans un cadre européen. Avoir une vision de long terme en matière de finances publiques. Je suggère donc à nouveau que les pays de l'euro s'engagent, de concert, à rétablir l'équilibre des comptes selon un calendrier adapté au rythme de chacun, mais à l'intérieur d'une limite 2016-2025. L'objectif de la France se situerait vers 2020. Il me paraît primordial de prendre, cette fois, des engagements fermes et contraignants. Et si la contrainte constitutionnelle a ma préférence, c'est d'abord parce qu'il s'agit de liberté collective et de consensus national. Et c'est ensuite parce qu'elle constitue la garantie absolue aux yeux de ceux qui achètent notre dette. Une telle garantie est le remède, le vrai, contre la spéculation.

    En somme, vous nous promettez une décennie de rigueur...

    Je n'ai pas dit ça ! La rigueur, c'est au contraire la conséquence fatale d'une dette incontrôlée. Il est temps de reprendre en main le destin de notre dette. Car enfin, vous comprenez bien que c'est en traitant la dette et les déficits qu'on va enfin pouvoir sortir de l'insécurité et de l'angoisse. Quel est le meilleur ennemi de la croissance ? La dette, le déficit non maîtrisé. Et nous l'avons tristement expérimenté à nos dépens. Ce qui est en jeu, c'est donc la compétitivité, la croissance, l'emploi, l'avenir de nos enfants et, au bout du compte, le financement de la solidarité sociale, à laquelle nous sommes tant attachés. L'enjeu de la génération 2010-2030. n

    Propos recueillis par Ivan Best et Pierre-Angel Gay


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