• La Grèce, cette pécheresse Hans-Werner Sinn

    La Grèce, cette pécheresse

    Hans-Werner Sinn

    MUNICH – Le coupable de la faiblesse actuelle de l’euro n’est autre que… la Grèce. Avec un déficit public de 14 % du PIB, le déficit de la Grèce est le plus élevé des pays de la zone euro après Chypre. Fin 2009, son ratio dette/PIB se montait à 113 %. Comme le déficit de cette année devrait atteindre plus de 12 % d’un PIB en chute, le ratio dette/PIB s’envolera jusqu’à 125 % fin 2010, en faisant le ratio le plus élevé de la zone euro.

    Les investisseurs ont par conséquent tenté de sortir de l’euro et, notamment, de se tenir à l’écart du déficit budgétaire grec. Or, pour rester à niveau, la Grèce a dû leur offrir des taux d’intérêt toujours plus élevés. En janvier, le renchérissement des intérêts était supérieur au déficit fiscal allemand de 2,73 points. Si cette situation perdure, la Grèce devra payer 7,4 milliards d’euros d’intérêts de plus par an que si elle devait payer au taux allemand, pour une dette de 271 milliards d’euros.

    Le problème ne réside pas seulement dans la hausse des intérêts, mais surtout dans le risque imminent que la Grèce ne sera pas capable de trouver les 53 milliards d’euro dont elle a besoin pour rembourser sa dette en 2010, sans parler des quelque 30 milliards supplémentaires pour financer le nouveau déficit résultant de l’estimation de son prochain déficit budgétaire.

    La tragédie grecque s’est produite, car le gouvernement a trompé ses partenaires européens pendant des années avec des statistiques frauduleuses. Afin de répondre aux critères de l’euro, le gouvernement grec a affirmé que son déficit budgétaire se maintenait à 1,8 % de son PIB en 1999 – bien en dessous de seuil de 3 % du PIB fixé par le Traité de Maastricht.

    Ce chiffre, nous le savons désormais, n’avait rien de réel. Une fois les billets avec des caractères grecs imprimés et distribués, Eurostat (ffice statistique de l’Union européenne) a annoncé que le déficit de la Grèce en 1999 s’était en fait porté à 3,3 % du PIB. La révision de ce chiffre aussi était généreuse, et de beaucoup. Eurostat a fini par démentir son information.

    A l’heure actuelle, aucun chiffre officiel sur le déficit public de 1999 (année de base pour décider de l'entrée de la Grèce dans la zone euro), n’est disponible. De même, les rapports émis par la Grèce en 2009 étaient erronés, passant d'un petit 5 % du PIB à 12,7 %, après vérification d’Eurostat.

    En effet, les chiffres officiels étaient si peu fiables qu’Eurostat s’est senti obligé d’exprimer une « réserve sur les données fournies par la Grèce en raison d'incertitudes significatives quand aux chiffres notifiés par les autorités statistiques grecques » – verte réprimande dans le jargon bureaucratique. La Grèce a donc fini par récolter ce qu'elle cherchait à éviter avec ses données louches : la montée de l’écart des taux d’intérêt des obligations de l’état grec.

    La tricherie a permis aux Grecs de vivre de bonnes années. Depuis leur entrée dans la zone euro en 2001, les dépenses pour l’action sociale ont augmenté au rythme annuel de 3,6 points de plus que l’accroissement du PIB. D’après les statistiques de l’OCDE, les retraites, que les Grecs peuvent toucher après 15 ans de travail seulement, atteignent 111 % du revenu net moyen, chiffre assez époustouflant ! En revanche, une retraite moyenne allemande est d’environ 61 % des revenus nets moyens pour les personnes qui ont travaillé au moins 35 ans. La tentative grecque de création d’une terre promise en empruntant avec excès est effrayante.

    Si l’étranger ne lui vient pas en aide, la Grèce devra lancer un moratoire officiel sur sa dette, annonçant ainsi l’impossibilité de la rembourser totalement, comme ce fut le cas au Mexique et au Brésil en 1982 et en Allemagne en 1923 et en 1948.

    Les autres pays de la zone euro ne peuvent cependant pas la laisser tomber : ils craignent un effet domino du style de celui qui a touché les banques après l’effondrement de Lehman Brothers en 2008. Si la Grèce faisait banqueroute, les investisseurs du monde entier perdraiennt aussi leur foi dans la stabilité des membres les plus faibles de la zone euro, comme l’Irlande, mais aussi le Portugal, l’Italie et l’Espagne.

    Si ces pays n’étaient pas solvables et réduisaient leurs dépenses, une nouvelle récession mondiale serait probablement à l’horizon. Bien sûr, les membres de l’UE pourraient laisser la Grèce à la merci du Fonds monétaire international, désireux et en mesure d’aider – à condition que le gouvernement applique un programme austère très strict. Mais bon nombre de responsables politiques de la zone euro considèrent le fait de se tourner vers le FMI comme un signe de faiblesse. Ils préfèrent que les pays assument le fardeau eux-mêmes.

    Autre raison pour laquelle l’aide viendra probablement de la zone euro : quoi qu’il arrive, les pertes grecques se répercuteront dans cette région. Le déficit public de la Grèce s’est contracté sous son propre système bancaire, redevable à la Banque centrale européenne par l’émission d’euros. Si l’état grec fait banqueroute, les banques grecques aussi. La BCE devra annuler ses dettes, accusant des frais d’environ 6 milliards d’euro. Comme la BCE appartient à tous les pays de la zone euro, ils seraient tous perdants.

    Mais aider la Grèce est plus facile à dire qu’à faire, puisque l’UE n’a aucun droit de prendre de telles mesures. Au contraire, l’article 125 du Traité de Maastricht exclut explicitement tout sauvetage, stipulant que ni l’Union ni ses états membres ne peuvent être tenus responsable de l’engagement des gouvernements de l’UE. En effet, certains pays ont insistés sur une clause « non renflouement » comme condition de participation à l’euro, de crainte que les pays débiteurs européens puissent, par vote majoritaire, exproprier les pays les plus économes, générant ainsi un effet d’aléa moral qui saperait la stabilité de l’UE.

    Cette inquiétude est toujours valable aujourd'hui. Donc seule une aide bilatérale semble possible, peut-être coordonnée par l’UE et associée à une forte supervision du budget de la Grèce et de l’Office des statistiques grec.  L’office des statistiques grec a déjà été sévèrement amputé par le gouvernement et Eurostat aura le droit de surveiller le bureau officiel des statistiques grec directement.

    Enfin, la Grèce perdra sa souveraineté dans la mesure où l’UE contrôlera désormais directement toutes les décisions concernant le budget du gouvernement grec. Nous découvrirons au printemps, avant de lancer les premières grandes questions sur le nouveau déficit grec, la décision de l’Europe à ce propos.

    Hans-Werner Sinn is Professor of Economics and Public Finance, University of Munich, and President of the Ifo Institute.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’anglais par Aude Fondard


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