• La hausse du prix du carbone, c’est comme la fin de l’esclavage

    Le commentaire de Jacques Delpla

    La hausse du prix du carbone,   c’est comme la fin de l’esclavage  

    Et si on avait tout faux ? Le consensus actuel sur l’environnement est que la lutte contre le réchauffement climatique et contre les gaz à effet de serre (GES) va ralentir notre croissance. « The low carbon economy will be a low growth economy » (l’économie faiblement carbonée sera une économie faiblement croissante) car elle imposera un coût plus élevé à la production de richesses. Mais il faut renverser la perspective. Des GES plus chers forceront nos pays à investir massivement dans la recherche-développement en général et les technologies vertes et propres en particulier, à bousculer les rentes qui s’opposent traditionnellement aux réformes. Tout ceci pourrait relancer la croissance via un surcroît d’innovations et de destruction créatrice schumpétérienne. C’est exactement ce qui s’est produit… lorsque l’esclavage a été banni. La fin de l’esclavage et du servage a mis un terme à des siècles de travail valorisé gratuit qui, outre les horreurs humaines, n’incita nullement au progrès technique. Le grand historien économique britannique Angus Maddison dans « Contours of the World Economy, 1-2030 AD » relève que les Romains, malgré leur degré de civilisation très poussé à l’époque (institutions, droit, littérature, arts…), n’ont pas connu de croissance économique cumulative car leur civilisation, fondée sur l’esclavage massif, n’avait pas besoin de progrès technique. Idem avec le servage au Moyen Age. La révolution industrielle fut largement suscitée par le renchérissement du travail : puisqu’il n’était plus gratuit, on inventa des machines et des innovations qui l’économisaient en le démultipliant. La lutte contre le réchauffement climatique passe par un renchérissement du CO2 et autres GES via des taxes ou la vente de droits d’émission de GES. L’excellent rapport du Conseil d’analyse économique, rédigé par Jean Tirole (« Politique climatique : une nouvelle architecture internationale », septembre 2009), indique que la meilleure solution pour lutter contre le réchauffement climatique est d’instaurer un prix mondial unique (et élevé) pour le CO2 et les GES, avec la création d’un marché mondial de droits d’émission. A partir de là, deux stratégies sont possibles. La première est la décroissance : produisons moins pour réduire nos émissions. Aucune majorité politique ne l’accepterait en Europe, et jamais les pays plus pauvres (Chine et Inde en tête) ne voudront renoncer au rattrapage de nos niveaux de vie pour éviter le réchauffement climatique. Or, d’un point de vue climatique, la décroissance dans un seul pays ne fonctionne pas. La seconde stratégie est l’innovation verte massive. C’est la stratégie proposée par Philippe Aghion (« No green growth without innovation », Bruegel, novembre 2009). Il propose que, au-delà de la fixation d’un prix élevé du carbone, les gouvernements investissent massivement dans les technologies et innovations vertes, climatiques et énergétiques. Et si nous investissons massivement dans la recherche, si nous nous ouvrons beaucoup plus à l’innovation et à la réforme, si nous acceptons de bousculer les bénéficiaires des rentes actuelles, ceci aura un impact non seulement sur le verdissement de notre production, mais aussi sur notre croissance dans son ensemble. Un surcroît de recherche et d’innovation vertes aura probablement un impact positif sur l’ensemble de la recherche et de l’innovation, et donc sur la croissance. En 1939-1945, l’investissement massif des alliés dans les technologies militaires avait aussi suscité des innovations civiles majeures (pénicilline, moteur à réaction, radar…).Ce scénario peut paraître utopique. C’est pourtant ce qui se passe… en Suède. Depuis dix ans, le prix du carbone y est de 200 euros la tonne (contre 17 euros prévus en France), sa croissance est de 3,2 % par an et les dépenses de recherche de 3 % du PIB (contre 2,1 % en France). C’est aussi le projet d’Obama pour les Etats-Unis. Ceci passera par des investissements massifs en recherche-développement (verte ou pas), publics et privés (ici les dépenses proposées par la commission Juppé-Rocard vont vraiment dans le bon sens). Il faudra aussi créer un marché unique européen des « green & clean techs ». Enfin, il est nécessaire de favoriser l’innovation et la croissance par destruction créatrice. Ici, nous revenons aux classiques de l’économie politique de la réforme. Comment réformer contre ceux qui craignent d’y perdre leur rente ? L’impératif écologique pourrait réduire le droit de veto des lobbies, leur capacité d’obstruction, et favoriser une nouvelle phase de croissance.

    Jacques Delpla est membre du Conseil d’analyse économique (CAE).

    Le développement durable


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