• La nouvelle articulation du politique et de l’économique

    Le COMMENTAIRE de François Ewald

    La nouvelle articulation du politique et de l’économique  

    En ce début d’année 2010, les pays occidentaux, européens en particulier, se réveillent avec la confirmation de l’arrivée dans le peloton de tête de ces pays, que l’on désigne avec condescendance comme « émergents ». En réalité, ces pays que nous avons plus ou moins colonisés – le Brésil, la Chine, l’Inde… – connaissent une véritable renaissance que la crise financière n’aura pas affectée, mais au contraire renforcée. « The Economist » en fait sa une. On l’a vu à Copenhague : l’Europe ne fait plus la loi. Elle subit les compromis américano-chinois. Les Etats-Unis ne sont plus l’hyperpuissance jadis dénoncée par Hubert Védrine. De fait, le monde européocentré des grandes découvertes né en 1492 est en train de disparaître. Cette conjoncture est redoutable. En effet, la logique de la mondialisation fait que l’économie – déterminant principal de la puissance – est toujours plus « dénationalisée ». Ce n’est pas la conséquence d’un libéralisme avide de privatisations, mais cela tient au fait que les chefs des plus grandes entreprises ont d’abord en tête le « nationalisme » de leur entreprise, qu’il leur faut développer en utilisant les opportunités offertes par un monde ouvert, partout en développement et présentant des avantages différents selon les territoires. La « dénationalisation » de l’économie marque un tournant géopolitique. C’est un phénomène relativement récent : jusque dans les années 1980, il y avait congruence entre le développement d’entreprises qui étaient nationales et la prospérité qu’elles généraient dans le territoire de leur  nationalité. Cette convergence se défait avec la mondialisation. C’est un tournant considérable pour la France.  Depuis la monarchie, le projet économique était en même temps un projet national. Les entrepreneurs français pouvaient s’enrichir, la France y avait intérêt parce qu’ils l’enrichissaient en même temps. Les entreprises françaises pouvaient chercher à se développer à l’étranger, à travers la colonisation par exemple, cela faisait toujours un profit national. Le monde des « multinationales » des années 1960-1970 obéissait au même schéma. Aujourd’hui, c’est fini. Dans le contexte de la mondialisation, faire preuve de patriotisme économique apparaît pour le moins désuet, singulier sinon même erroné. Les deux systèmes, économique des entreprises globales et politique des Etats, vivent des vies de plus en plus autonomes. En réalité, il y a aujourd’hui deux types d’Etats : les Etats particulièrement affectés par la dénationalisation de l’économie – c’est le cas de la France – et les pays qui, au contraire, en bénéficient parce qu’ils concentrent, pour le moment, les avantages compétitifs. Il s’agit en particulier des pays « émergents ».C’est ce contexte nouveau, et qui n’a guère de chances de changer dans la décennie qui vient, qu’ont à gérer les responsables politiques dans un cadre géopolitique qui reste celui de nations, organisées en Etats bornés par des frontières et en compétition. En principe, tous les choix sont possibles dont l’un consisterait à faire que la réalité politique rejoigne celle de l’économie. Cela reviendrait à « dénationaliser » les Etats, à considérer que la forme nationale de l’organisation politique a fait son temps et qu’il convient de s’engager dans des voies supranationales. L’homo economicus a le monde pour patrie, et l’homo ecologicus la nature avant que des mains arbitraires l’aient bornée par des clôtures. Ce serait un choix fort dangereux, qui ne serait concevable qu’au terme d’un abandon mutuel des nationalités. Hypothèse qui n’a aucune chance de se réaliser dans un contexte qui va, au contraire, voir s’affirmer la volonté de puissance de nombreux pays, « émergents » en particulier. Ce n’est pas non plus le choix du président de la République dont la politique est tenue par cette difficulté d’avoir à faire vivre et prospérer la communauté nationale dans le contexte d’une dénationalisation de l’économie. C’est le sens de son engagement européen. C’est la volonté qui est à la base du grand emprunt. C’est le sens de la réforme territoriale et de son engagement vers une France des métropoles. La tâche est d’autant plus difficile que les politiques ne disposent plus comme avant des leviers de la gouvernance économique. Dans ces temps où la critique est facile, reconnaissons que la nouvelle articulation du politique et de l’économique est la seule question qui compte et que le président de la République a choisi de l’affronter par tous les côtés. Le débat sur l’identité nationale devrait permettre aux Français de se l’approprier. Il n’a guère de sens s’il s’agit de savoir comment rester français dans un monde qui change. Il s’agit de savoir ce que nous voulons faire de la France, c’est-à-dire d’un héritage qui, jusqu’à présent, a été une chance pour ceux qui en étaient.

    François Ewald est professeur au Conservatoire national des arts et métiers.

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