• La pauvreté hante désormais la société japonaise

    La pauvreté hante désormais la société

    Plus de 15 % des Japonais vivent aujourd’hui dans le dénuement. Un chiffre choc dans un pays qui s’est longtemps considéré comme l’un des plus égalitaires du monde.


    © Dessin de No-río, Aomori (Japon).

    10.12.2009|Satoshi Tokairin|Mainichi Shimbun

    Hinki le fantôme est l’emblème de la campagne du Réseau contre la pauvreté, un mouvement présidé par l’avocat Kenji Utsunomiya et composé de collectifs et de particuliers qui s’occupent de travailleurs pauvres, de ménages surendettés, de mères célibataires, de handicapés et d’autres personnes en difficulté. Ce petit personnage qui incarne la pauvreté, un phénomène souvent difficile à percevoir, ne lâche plus sa proie une fois qu’il s’est emparé d’elle. Tant que les Japonais dans leur ensemble ne s’intéresseront pas à la pauvreté et qu’ils ne chercheront pas à l’éradiquer, Hinki ne pourra trouver la paix et restera condamné à errer. Ce personnage illustre bien la complexité du problème.

    Au mois de novembre, le ministère de la Santé et du Travail a annoncé que le taux de pauvreté* du Japon s’élevait à 15,7 %. Comme cette statistique n’avait jamais été publiée jusqu’ici, on ne savait pas s’il y avait vraiment des pauvres au Japon, ni dans quelle proportion : c’étaient de véritables fantômes. Depuis cette publication, la paupérisation des Japonais apparaît pour la première fois au grand jour.

    Cependant, même si on compare la pauvreté à un fantôme, cela ne signifie pas pour autant que le problème était totalement invisible. Ainsi, des années 1990 au milieu des années 2000, on a beaucoup parlé de l’augmentation du nombre de SDF. Avec l’aggravation de la crise dans le secteur du bâtiment, des problèmes jusque-là confinés dans des quartiers comme Kamagasaki, à Osaka, et Sanya, à Tokyo, traditionnellement peuplés de journaliers, ont gagné d’autres zones urbaines, ce qui leur a donné plus de visibilité. Puis, à partir de 2007, on a su que de nombreux jeunes et travailleurs d’âge mûr embauchés comme journaliers étaient contraints de passer leurs nuits dans des cybercafés, ce qui a donné naissance à des expressions comme “réfugiés des cybercafés” ou “travailleurs pauvres”.

    Entre la fin 2008 et le début 2009, de nombreux intérimaires dans les industries manufacturières n’ont plus réussi à faire renouveler leur contrat, perdant en même temps leur emploi et leur logement [mis à disposition par leurs employeurs], et se sont retrouvés à la rue. Leurs difficultés ont été rendues visibles par le “village des intérimaires du nouvel an” [toshikoshi haken mura, un campement installé dans le parc Hibiya, au cœur de Tokyo, entre le 31 décembre 2008 et le 5 janvier 2009, pour accueillir plusieurs centaines d’intérimaires à la rue]. Par ailleurs, l’augmentation du nombre d’enfants pauvres bénéficiant d’une aide à la scolarisation et les difficultés des mères célibataires, souvent contraintes de cumuler deux, voire trois emplois, attestent également du développement d’une profonde pauvreté.

    Néanmoins, le gouvernement de l’époque n’a pris pour ainsi dire que des mesures de replâtrage. Par exemple, face au problème des SDF, il a adopté la loi sur l’aide à la réinsertion des sans-abri. Cette loi n’a rien de nuisible en elle-même. Mais il est contestable d’avoir traité les SDF comme une catégorie sociale à part et de ne pas avoir pris en compte la pauvreté sous-jacente. Dans tous les cas cités, les problèmes découlaient de la pauvreté. Pourtant, les autorités ont tenté de les régler séparément, par des lois, des mesures ou des mesurettes spécifiques.

    Les japonais ignoraient l’ampleur du phénomène

    Pourquoi les autorités ont-elles fermé les yeux sur le problème de la pauvreté ? A l’automne 2008, un élu du Parti libéral-démocrate [PLD, alors au pouvoir] qui se disait concerné par les problèmes d’emploi déclarait : “Il est possible qu’il y ait des gens dans le besoin, mais le Japon est une société où, si l’on fait des efforts, on peut s’en sortir.” Beaucoup de Japonais pensaient sans doute la même chose. Pourtant, ces dernières années, la pauvreté a continué à gagner du terrain malgré tous les efforts déployés par les personnes en difficulté. Si le pays avait saisi la réalité des problèmes, il aurait contraint les hommes politiques à réagir. Ces derniers auraient été amenés à dégager des fonds pour lutter contre la paupérisation. Depuis le gouvernement de Junichiro Koizumi [2001-2006], le parti au pouvoir, favorable à la politique du “moins d’Etat”, n’a pas souhaité connaître le taux de pauvreté et encore moins le rendre public.

    Si, depuis son accession au pouvoir, en septembre 2009, le nouveau gouvernement dirigé par le Parti démocrate a établi et publié ce taux de pauvreté, c’est parce qu’il a manifestement l’intention de regarder la réalité en face et qu’il se prépare à s’attaquer véritablement aux problèmes. En dévoilant les chiffres, il a pris ses responsabilités : réussir la lutte contre la pauvreté. Sa première tâche sera de déterminer l’objectif à atteindre dans la réduction de la pauvreté. Chaque année, il faudra publier les chiffres et vérifier l’effet des mesures mises en place. Dans le cadre de la politique de déréglementation conduite par le gouvernement Koizumi, le budget de la protection sociale a été réduit de 220 milliards de yens [1,7 milliard d’euros] par an. Si les gouvernements successifs du PLD avaient publié le taux de pauvreté chaque année, les citoyens auraient compris que le phénomène se développait du fait de cette politique. En contrôlant l’effet des mesures mises en place pour limiter le développement de la paupérisation, on peut imputer le phénomène de la pauvreté à d’importants problèmes structurels de la société.

    Il y a une dizaine d’années, j’ai écrit un reportage sur une jeune femme hémiplégique qui, ne bénéficiant plus d’aucune protection sociale, avait dormi pendant plus d’un an dans des jardins publics. “Bien que je vive ici, j’ai une existence totalement invisible pour la société”, m’avait-elle confié en me racontant sa vie de tous les jours. Je ne veux plus avoir à entendre des paroles aussi terribles. Plus d’un Japonais sur sept vit aujourd’hui dans la pauvreté. Quand verrons-nous la lumière au bout du tunnel ?

     

    • Le seuil de pauvreté se situe à 50 % du niveau de vie médian.
    Inégalités

    Plus d’une famille monoparentale sur deux (54,3 %) vit dans la pauvreté. Telles sont les dernières statistiques du ministère de <st1:personname productid="la Santé" w:st="on">la Santé</st1:personname> et du Travail. Ce chiffre place l’archipel au dernier rang des trente pays membres de l’OCDE, juste derrière les Etats-Unis (47,5 %). Le Japon compte environ 717 000 mères célibataires et 100 000 pères célibataires. Une autre enquête indique par ailleurs que 42,5 % seulement de ces mères bénéficient d’un CDI, alors que 72,5 % des pères célibataires occupent un emploi stable.

     

    Décidément la pauvreté progresse. Qui a dit déjà quand tous les pauvres du monde se donneront la main………..


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