• La prochaine montagne à gravir par la Chine

    La prochaine montagne à gravir par la Chine

    Michael Spence

    MILAN – La Chine arrive devant une série de transitions complexes qui poseront les jalons du statut de pays avancé qu'elle espère atteindre d'ici aux 25 prochaines années. Après trois décennies de croissance constante et une réponse très réussie à la crise qui sévit dans le monde, la Chine a de plus en plus confiance en elle. Pourtant, les leçons que son gouvernement tirera de la crise ne seront pas forcement les meilleures à suivre sur le long terme.

    La Chine est confrontée à des défis parallèles mais interdépendants, cruciaux pour son développement interne autant que pour ses relations économiques dans le monde. En voici quelques-uns :

    ● restructuration microéconomique majeure pour s’assurer de conserver son statut de pays émergent « à revenu moyen » ;

    ● changement macroéconomique pour élever le revenu standard des ménages, la consommation et accélérer l’expansion de la classe moyenne ;

    ● inversion de l'inégalité croissante des revenus ; diminution du niveau d’épargne si élevé par rapport à l’investissement afin de réduire l’excédent des comptes courants ;

    ● réduction de l’intensité de l’énergie et du carbone pour la croissance future ;

    ● prise de responsabilité plus prononcée sur le plan international.

    En effet, la Chine est arrivée à un point où son incidence sur l'économie mondiale est structurellement importante. Elle a pourtant atteint ce point avec un revenu par tête plus bas que celui de n’importe lequel de pays dans la même position auparavant. Pourquoi ? La Chine est, de loin, le pays le plus peuplé à avoir maintenu une croissance si rapide sur 30 ans. Donc la portée mondiale de ce pays s’est ajoutée à un agenda politique déjà complexe, à un stade auquel la plupart des pays s'offraient le luxe de limiter leur attention aux affaires domestiques en général.

    La Chine doit trouver un équilibre entre les priorités nationales et les priorités internationales. Or, pour ce faire, elle ne peut s’appuyer sur passé. (Dans dix ans, ce sera au tour de l’Inde qui continue sa croissance selon une trajectoire rapide.)

    Avec un revenu par tête d’environ 4 000 $ (voire plus en intégrant le pouvoir d’achat), certains secteurs économiques importants dans le pays ont déjà, ou obtiennent maintenant, un revenu moyen. C’est une transition difficile, pendant laquelle beaucoup de pays ont perdu leur essor, car les transformations structurelles étaient paralysées.

    Par exemple, les domaines dans lesquels la Chine exporte de manière intensive perdent de la compétitivité. Il faut les laisser décliner ou les déplacer vers l'intérieur (où ils finiront par décliner). Ils seront remplacés par des secteurs plus axés sur la technologie et le capital humain.

    Aucun doute que les services vont s’accroître au cours de cette transition. Les secteurs à la valeur ajoutée et les fonctions intervenant en amont et en aval de l'industrie de transformation vont aussi prospérer. Des marques internationales devraient commencer à apparaître, à mesure que le gouvernement perdra son emprise de propriétaire sur les entreprises. L’investissement dans le secteur public se déplacera vers l’éducation et la recherche & le développement.

    Plutôt que le gouvernement chinois, ce seront les marchés mondiaux et domestiques qui détermineront de plus en plus cette transition. La sélectivité des secteurs déclinera. Le marché domestique et la classe moyenne croissante gagneront davantage en importance. Soutenue par l’investissement du secteur public, l'urbanisation s’accélèrera.

    En Chine, le revenu disponible des foyers s'élève à environ 60 % du revenu national. Le taux d'épargne des foyers se monte à presque 30 % du revenu disponible. Par rapport aux autres pays, ces chiffres sont, respectivement, bas et élevés. Ce qui revient, en Chine, à une consommation d’environ 40 à 45 % du PIB. Il faut modifier ces chiffres afin de donner plus d’importance au marché domestique dans le but d’accélérer la hausse des revenus et l’expansion de la classe moyenne.

    Le revenu des foyers doit augmenter, et, à l’aide d'une meilleure couverture sociale, de meilleures assurances et services, les économies de précaution devraient baisser. Ces deux aspects participent à la transition vers un statut de pays « à revenu moyen » en faisant du marché domestique un moteur de croissance. Ils contribueront aussi à maintenir la croissance face à une demande mondiale plus faible au préalable.

    Qui plus est, la croissance accélérée du marché domestique, et des services notamment, doit permettre à ces derniers de remplacer une grande partie des exportations, tandis que les emplois attirent la population rurale vers l’économie moderne. Puis, à mesure que le secteur des exportations se convertira en secteurs à la valeur ajoutée, il ne sera plus aussi efficace que dans le passé.

    Le secteur privé chinois a financé la plupart de son investissement à partir de bénéfices non répartis sans avoir à augmenter le capital du secteur immobilier. Le gouvernement continue de posséder plus de 50 % des entreprises. Il n’a pourtant pas besoin de cet apport et ne l’utilise pas. Il faut rediriger la majeure partie de ces deux flux de revenus (privé et gouvernemental) vers l’immobilier.  

    La croissance élevée et l’urbanisation ont généré une hausse des revenus dans les zones urbaines, et une hausse moins forte en zone rurale. Une bonne partie des familles de travailleurs immigrés (de l’ordre de 150 à 200 millions de personnes) vit formellement en zone rurale. En réalité, elles résident dans des zones urbaines marginales, avec des droits et un accès aux services restreints. La montée des tensions sociales qui en résulte est traitée au moyen d’une fourniture accrue de services en zone rurale, un investissement dans les infrastructures urbaines et dans les services, ainsi que la régularisation du statut des immigrés.

    La Chine a connu d’autres défis déroutants dans le passé – et a en général surpassé les prédictions des sceptiques. Mais elle est aujourd'hui confrontée à une pression et des responsabilités d'ordre international, proportionnelles à sa taille et à son incidence dans le monde. Or, la Chine est aussi confrontée a un environnement externe parfois hostile à son régime gouvernemental, qui ne prête pas toujours attention à (ou sous-estime) l’ascension rapide de millions de Chinois hors de la pauvreté, qui a parfois tendance à considérer l’économie mondiale comme un jeu à somme nulle et qui attribue, à tort, son succès économique à une politique de non coopération, comme dans le domaine de la gestion du taux de change.

    La Chine doit d’une part relever le défi d’une restructuration domestique pour maintenir la croissance tout en affirmant le droit au développement sans être pénalisée par sa taille. D’autre part, elle doit aussi assumer plus de responsabilités quant aux déséquilibres mondiaux, quant à la stabilité économique et financière, la gouvernance, ainsi que la défense des intérêts de pays en développement plus faibles. Le reste du monde est très vivement concerné par le résultat de ce numéro ardu d’équilibrisme.

    Michael Spence is the 2001 Nobel Laureate in Economics, and Professor Emeritus, Stanford University. He chairs the Commission on Growth and Development.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org


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