• La question à 2.400 milliards

    La question à 2.400 milliards  

    La chronique de   Jean-Marc Vittori

    Il n’est pas toujours facile de savoir ce que veut vraiment la Chine. A Pékin, si les voitures circulent sur de grandes artères, l’information chemine toujours dans un inextricable dédale de ruelles. Cependant, cette fois-ci, le message semble clair. A en croire les déclarations d’officiels chinois de la semaine dernière, les autorités devraient mettre fin au « peg », la cheville qui relie le dollar au yuan au taux de 6,83, même si les modalités d’action ne sont pas encore décidées. Washington va présenter ce virage politique chinois comme une victoire américaine. Depuis des mois, le Congrès réclamait la réévaluation de la devise chinoise et l’administration Obama avait multiplié les messages dans le même sens à destination de Pékin (les Européens aussi, d’ailleurs, sans que personne ne le remarque). C’est l’équilibre économique et financier de la planète qui est en jeu.Mais il ne faut pas s’y tromper. Si les menaces américaines ont peut-être accéléré le calendrier, elles n’ont pas amené les Chinois à changer d’avis. Ils décident de laisser leur monnaie s’apprécier parce qu’ils estiment y avoir intérêt. Pas question d’obéir aux ordres des Etats-Unis ! Il y a bien sûr une question de fierté nationale, de face à sauver. Il y a aussi les leçons de l’Histoire. Les économistes chinois ont étudié de près le Japon des années 1980. A l’époque, les industriels nippons montaient en puissance sur le marché américain, notamment dans l’automobile. Leurs produits étaient peu chers car le yen était sous-évalué, son ascension étant freinée par les interventions japonaises sur le marché des changes. Sous la pression de Washington, Tokyo avait fini par laisser sa monnaie s’apprécier à la fin des années 1980. Mais l’aisance financière qui avait découlé de ce changement de politique monétaire a débouché sur le krach de 1990 et la fameuse décennie perdue. Un scénario à éviter à tout prix.Dans cette nouvelle politique de change, il y a enfin beaucoup d’argent à perdre pour Pékin. C’est une question à… 2.400 milliards de dollars, le montant des réserves de change chinoises (chiffres fin 2009, n’intégrant pas les 260 milliards de Hong Kong). Ces réserves comprendraient notamment 800 milliards de dollars d’obligations du Trésor américain et 400 milliards d’obligations venant des banques de refinancement immobilier Fannie Mae et Freddie Mac (un poids qui explique l’incroyable mansuétude de l’administration Bush à l’égard des créanciers de Fannie et Freddie, lors de leur sauvetage en septembre 2008). Si le yuan monte, la valeur en yuan de ces réserves va baisser. Et si Pékin achète moins d’obligations américaines pour soutenir le dollar, le Trésor des Etats-Unis va devoir augmenter ses taux d’intérêt à long terme pour attirer d’autres investisseurs, ce qui va à nouveau faire baisser la valeur des obligations détenues par Pékin.Jusqu’à présent, cette hypothèse paraissait inimaginable. Aux yeux de la plupart des experts américains, Etats-Unis et Chine sont enfermés dans un éternel « je te tiens, tu me tiens par la barbichette ». Jamais Pékin ne laisserait tomber Washington, car il auraittrop à y perdre – les fameux 2.400 milliards. Mais la vérité est toute différente. Le jour où la Chine estimera pouvoir se passer du consommateur américain, elle cessera de financer les Etats-Unis. Et elle fera une croix sur ces 2.400 milliards. Bien sûr, le mouvement se fera dans la douleur. Des têtes tomberont – espérons que l’on n’ira pas jusqu’aux extrémités de la Corée du Nord, où le ministre des Finances a été fusillé au début de l’année pour avoir raté sa réforme monétaire. Mais ces 2.400 milliards seront (en partie) sacrifiés.Les Américains pourront, bien sûr, se réconforter. Une fois de plus, ils auront vendu du mauvais papier à des étrangers – comme ils l’ont fait avec les produits structurés les plus pourris dans les années 2000, ou les firmes Internet les moins viables à la fin des années 1990. Sauf que Pékin vendra ses obligations pour acheter des pépites. Ses réserves de change équivalent à 20 % de la valeur en Bourse de toutes les entreprises américaines, dix fois plus que celles du Japon dans les années 1980. Quand la Chine s’éveillera, Wall Street deviendra un hypermarché réservé aux Chinois.


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