• La réforme financière américaine voit enfin le jour

    La réforme financière américaine voit enfin le jour  

    Les grandes banques seront finalement peu affectées par la réforme de la régulation financière en termes de revenus et de profits.

    Celle-ci va en outre prendre plusieurs années pour s’appliquer.

    De notre bureau de New York.

    La loi Dodd-Frank, adoptée hier par le Sénat américain, ne sera pas un nouveau Glass-Steagall Act, ce fameux texte qui a obligé les banques commerciales à se séparer de leurs activités de banque d’investissement dans les années 1930. Même si elle affectera beaucoup moins que prévu les pratiques de Wall Street, grâce au lobbying des banques, elle n’en représente pas moins une vaste réforme de la régulation financière, qui touche à de multiples aspects de la finance, du crédit immobilier aux dérivés de gré à gré. Et elle organise, pour la première fois, la protection du consommateur en matière de produits financiers.« Je regrette de ne pas pouvoir vous rendre votre travail, votre maison saisie… mais je peux faire en sorte que cela ne se reproduise plus jamais », a souligné hier le sénateur Dodd. Après deux ans de travaux et une loi de 2.300 pages, il a donné à Barack Obama, qui devait s’exprimer en fin d’après-midi, sa deuxième grande victoire législative.

    « Le diable sera dans les détails »

    Le cadre est posé mais il va falloir beaucoup de temps avant que cette loi n’entre en vigueur, en principe en 2012, même si Tim Geithner a promis une mise en musique rapide. Le Congrès a en effet laissé aux régulateurs le soin d’affiner les dispositifs. Il leur appartient désormais de concocter un total de 533 règles, de conduire 60 études et de publier 94 rapports, selon les calculs de la Chambre de commerce. En comparaison, la loi Sarbanes-Oxley, votée en 2002, n’avait requis que 16 règles et 6 études.« Cela va prendre du temps et le diable sera dans les détails, constate Jennifer Kapila, analyste spécialiste des institutions financières chez Roubini Global Monitor.Il y aura une tendance à ralentir le tempo à cause des inquiétudes macroéconomiques sur la croissance. On ne voudra pas appliquer des règles trop rigides trop tôt. »Cela est particulièrement vrai de deux mesures phares qui concernent les banques : le trading pour compte propre (« règle Volcker ») et la vente de dérivés de gré à gré. Entre les études à conduire et les règles à édicter, les banques ne devront se conformer à la « règle Volcker » qu’à partir de 2014, et encore. Une extension à 2022 pour certains aspects est possible.

    « Un système plus robuste »

    Goldman Sachs et Morgan Stanley seront a priori les plus touchés. Mais des pans entiers d’activités passent entre les mailles du filet, notamment une partie des activités de dérivés. Celles qui doivent être filialisées – les swaps sur l’énergie, les métaux, les actions et les « credit default swaps » ne représentent que 10 % du total des échanges au premier trimestre. De fait, l’impact des réglementations sur les principaux acteurs de ce marché reste limité. JPMorgan Chase, Bank of America, Citigroup, Goldman Sachs et Morgan Stanley, qui tiennent 97 % du marché des dérivés produits aux États-Unis, devraient voir leurs résultats relativement peu affectés, selon les analystes. « JP Morgan et l’industrie bancaire ont évité la balle », assure dans une note Gerard Cassidy, l’analyste de RBC Capital Markets.« Aucune des grandes banques ne sera affectée par cette législation », argue Simon Johnson, professeur au MIT Sloan School of Management sur son blog, « The Baseline Scenario ». Une seule mesure lui paraît remarquable : la capacité qu’aura le Conseil de stabilité financière à démanteler un établissement qui pose un risque systémique. Est-ce que cela sera suffisant pour éviter la prochaine crise?« Il est très difficile d’éviter les crises à l’avance, mais une législation peut aider à créer un système plus robuste », observe Jennifer Kapila.

    Virginie Robert

    Paul Volcker décerne un « B » au texte final  

    A quatre-vingt-deux ans, l’ex-patron de la Fed est le principal  inspirateur des mesures les plus incisives visant à encadrer les activités spéculatives des banques.

    De notre bureau de New York.

    « Tall Paul » est déçu, mais ne le dit pas trop fort. Ce n’est pas dans son caractère, et même sensiblement diluée, l’intégration de la « Volcker Rule » dans le texte définitif de la réforme est déjà en soi un mini miracle. Pour le géant octogénaire qui a présidé la Fed de 1979 à 1987 et se bat depuis plusieurs mois pour encadrer les activités spéculatives des banques, c’est un pas en avant. Le principe de l’interdiction du trading pour compte propre subsiste, même s’il a été aménagé.« Nous devons avoir un système de régulation qui reflète les problèmes d’aujourd’hui et les problèmes potentiels de demain. Cette réforme tente de le faire, même si de toute évidence, cela ne va pas aussi loin qu’il aurait fallu », a-t-il confié au « New York Times » le 11 juillet, en décernant un « B » au texte final. Pour celui qui a commencé sa carrière à la Fed sous Jimmy Carter pour l’achever sous Reagan, c’est une petite revanche sur les lobbies de Wall Street. Nommé à la tête de l’Economic Recovery Advisory Board de la Maison-Blanche par Barack Obama en novembre 2008, Paul Volcker, quatre-vingt-deux ans, a mis tout son poids dans la balance pour tenter, presque seul contre tous, de restaurer l’esprit du Glass-Steagall Act aboli en 1999 sous l’administration Clinton. Une tâche ardue si l’on considère qu’une bonne partie de l’équipe économique de Barack Obama, de Tim Geithner à Larry Summers, provient de l’« école Clinton ».Sa déception relative rejoint aujourd’hui les critiques de plusieurs observateurs qui parlent d’une réforme « gruyère » ou d’un « cache-sexe » par rapport aux ambitions initiales. De fait, on est loin de revenir au Glass-Steagall Act, qui prônait la séparation des activités commerciales et d’investissement des banques. Et celles-ci auront quinze à quatre-vingt-quatre mois pour s’adapter aux règles sur le trading pour compte propre, avec une prolongation potentielle de trois fois trois ans.

    La fin d’une « illusion »

    « Je donnerai à cette réforme un ’A–’, si l’on considère qu’il y a six mois, personne ne pensait que la règle Volcker avait la moindre chance »,souligne néanmoins le représentant démocrate Barney Frank, l’un des artisans de la réforme à la Chambre. Même les banques sont à moitié soulagées. Certes, l’ingéniosité de Wall Street reste élevée et plusieurs banques envisageraient de fusionner leurs activités de trading pour compte propre et celles dédiées aux clients pour contourner la difficulté. Mais elles savent que la réforme marque la fin du dogme de l’autorégulation.« Je suis content que l’illusion selon laquelle le marché peut prendre soin de lui-même ait volé en éclats », affirme l’ex-patron de la Fed. Remarié en février dernier avec son ancienne assistante, le « sage de Wall Street » n’est pas près de renoncer à son franc-parler.

    PIERRE DE GASQUET

    Paul Volcker.bloomberg


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