• La rose des quatre crises

    L’analyse de Jean-Marc Vittori

    La rose des quatre crises  

    D’où viendra la prochaine crise ? La question resurgit à chaque fois. Et, d’une certaine façon, on n’est jamais déçu car il y a toujours une prochaine crise. L’abondance des épisodes aigus est telle qu’il est même aujourd’hui possible de se doter d’une boussole. Les événements européens de ces deux dernières années dessinent une « rose des quatre crises ». Un instrument qui ne permet pas de prévoir, mais de savoir où l’on se situe. Par les temps qui courent, c’est déjà beaucoup. Quatre crises donc, une à chaque point cardinal. A l’est, la Lettonie. Au nord, l’Islande. A l’ouest, l’Irlande. Et au sud, la Grèce. Ces quatre pays ont tous vécu des traumatismes profonds. Avec des points communs, bien sûr : excès de la dette, craquements financiers, délires de la pierre, salaires dopés. Mais aussi des spécificités instructives.Commençons par l’événement le plus lointain, celui qui risque le moins de nous arriver : la crise de la dette extérieure. Cap sur la Lettonie ! Ce petit pays (2 millions d’habitants), sorti du communisme au début des années 1990, est entré avec enthousiasme dans le capitalisme. Politique fiscale audacieuse, investissements massifs, joie entrepreneuriale : la croissance décolle et les capitaux viennent vite du monde entier. Accaparés par la « transition », les dirigeants ignorent la crise asiatique des années 1997-1998. Ils n’en tirent donc pas les leçons, à l’inverse des gouvernants asiatiques ou latino-américains. Ils ne s’inquiètent donc pas de voir les Lettons emprunter joyeusement en euros ou en dollars pour acheter leur maison, leur voiture ou des machines pour leurs usines toutes neuves. En 2007, le déficit courant du pays dépasse les 20 % du PIB et la dette extérieure, 150 % ! Mais dès que le doute survient, début 2008, c’est la catastrophe. Les investisseurs étrangers remballent brutalement leurs capitaux. C’est l’asphyxie. Sur les deux années 2008-2009, la production chute d’un quart (plus forte baisse de l’Union européenne). Le taux de chômage triple. Le FMI et l’Union européenne injectent des fonds en catastrophe. Leçon : les Lettons ont trop emprunté à l’étranger, comme avant eux les Argentins, les Thaïlandais et bien d’autres.Dirigeons-nous maintenant vers l’île aux 200 volcans, encore plus petite (300.000 habitants). L’Islande, elle, a connu une crise de la dette bancaire. Ou une crise de l’ultrabancarisation. Les autorités ont laissé divaguer leurs banquiers. Le résultat n’était pas très difficile à prévoir : ils ont fait n’importe quoi. Du grand n’importe quoi, pour être précis. Ils ont bâti des produits financiers délivrant un rendement hallucinant à partir d’une fragile montagne de dettes à court terme. Et ils les ont vendus à l’étranger, notamment aux Britanniques et aux Néerlandais émerveillés par un taux d’intérêt de 7 % servis sur des produits d’épargne « sans risque ». Les engagements des banques islandaises pesaient l’équivalent de dix années de PIB ! Dès que l’argent frais a manqué, à l’automne 2008, le tout s’est effondré comme un château de cartes – ou comme une pyramide de Ponzi. L’Etat a nationalisé les grandes banques. Il a été à son tour sauvé in extremis par des capitaux russes, puis poursuivi par les autorités financières de Londres et d’Amsterdam, qui ont remboursé leurs particuliers et réclament 5 milliards d’euros à Reykjavik. Moralité : il faut surveiller ses banques comme le lait sur le feu.Venons-en maintenant à une autre île, pays plus proche, qui a subi un krach plus familier : l’Irlande et la crise de sa dette immobilière. Ce pays vivait depuis des années un conte de fée. Une croissance forte, des industriels venant investir, des salaires qui progressaient vite, un budget en excédent, et même des immigrants après des siècles d’émigration ! Le niveau de vie de ses 4 millions d’habitants dépassait celui des Français de près d’un quart. Mais la dette galopait. Les prêts des banques ont bondi de 60 % à 200 % du PIB (pratiquement le double de la zone euro) en à peine plus d’une décennie. Cet argent est parti dans l’immobilier. Le prix d’un logement est passé de trois ans à dix ans de revenus. La construction avait fini par peser 20 % du PIB, trois fois plus que la moyenne des pays développés. Mais, comme toujours, les acheteurs ont fini par douter, dès 2007. Le retour de bâton a été violent. L’Etat a dû sauver des banques. La production a reculé de 10 % en deux ans. Face à un déficit budgétaire dépassant 12 % du PIB, un plan de rigueur sans précédent a été mis en place. La leçon, là aussi, est claire : le crédit est un indicateur à suivre de près. Les banquiers centraux vont devoir ressortir de leur boîte des outils délaissés depuis vingt ans, comme par exemple le relèvement des réserves obligatoires à déposer par les banques, quand le crédit s’envole.Le dernier pôle est bien sûr la crise de la dette publique, dont la Grèce vient de montrer un bel exemple. Le berceau de la démocratie a connu lui aussi un boom de son économie. Et des déséquilibres manifestes, notamment un déficit extérieur très élevé malgré un tourisme et des armateurs très compétitifs. Mais le déficit extérieur reflétait d’abord le déficit des comptes publics. Les dépenses de l’Etat pouvaient certes paraître maîtrisées (45 % du PIB sur la décennie d’avant-crise contre 47 % dans la zone euro) mais le vrai problème était du côté des recettes (40 % contre 45 % dans les pays de l’euro). Les banques européennes ont généreusement financé le trou. Jusqu’au jour où le doute a germé sur la possibilité de la Grèce de faire face à ses obligations. D’où un mélodrame européen, des plans de sauvetage à répétition et là aussi un plan de rigueur impitoyable, qui risque de mettre l’économie grecque sur le flanc pendant des années. Epilogue : l’Etat n’est pas l’ultime rempart contre la barbarie financière.Tous les pays peuvent être positionnés avec cette rose des quatre crises. Les Américains sont complètement à l’ouest (délire immobilier) et un peu au nord, les Britanniques au nord-ouest (immobilier et banques), les Espagnols pourraient glisser de l’ouest au sud, les Français risquent de tomber plein sud et les Allemands en ont tellement peur qu’ils pourraient basculer au nord islandais (beaucoup de leurs banques sont fragiles).Mais le plus frappant est ailleurs. Les pays de la rose, les plus durement frappés, sont tous des petits pays. Et pendant les années d’apesanteur, celles de l’accumulation inconsciente de la dette, ils avaient progressé beaucoup plus vite que les autres. En quinze ans, la Lettonie a connu une croissance de 83 %, l’Irlande de 46 %, l’Islande de 36 % et la Grèce de 33 %, contre 14 % pour la zone euro (chiffres FMI, 1992-2007). A en croire toute une littérature économique, ce dynamisme reflétait le fait que les petits pays sont plus spécialisés et donc mieux adaptés à la nouvelle donne de la mondialisation, tout comme les entreprises organisées en « banc de poissons » (de petites entités réactives coordonnées) vont plus vite que celles organisées en « baleines ». Avec la crise, il en va tout autrement. La loi qui s’applique est celle qui prévaut au-dessus de l’eau : dans la tempête, les gros bateaux résistent mieux que les petits. Ils sont plus diversifiés. Ils ont davantage de réserves pour lester l’embarcation. Mais l’histoire n’est pas finie, pas plus que la tempête. Au bout du compte, les grands pays auront-ils été touchés plus faiblement… ou plus tard ? Réponse au prochain épisode.

    Jean-Marc Vittori est éditorialiste aux « Echos ».

     


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