• La stratégie à long terme de l’Europe manque toujours autant de crédibilité

    Le COMMENTAIRE DE Laurent Cohen-Tanugi

    La stratégie à long terme de l’Europe manque toujours autant de crédibilité  

    Sans surprise, le Conseil européen de printemps qui s’est tenu le mois dernier a approuvé les grandes lignes de la stratégie « Europe 2020 » proposée par la Commission européenne pour succéder à l’agenda de Lisbonne de la décennie 2000.La crise grecque a certes contribué à éclipser ce lancement dans le débat public, mais la cause principale de son faible écho est à chercher ailleurs : « Europe 2020 » ressemble à s’y méprendre à la stratégie de Lisbonne qu’elle est censée remplacer, et dont le semi-échec n’est plus contesté par personne.L’inspiration générale de la stratégie lancée en grande pompe en mars 2000, dans un contexte politico-économique aux antipodes de la situation présente, demeure en effet inchangée.L’idéal d’une croissance intelligente, durable et socialement inclusive caractérisait déjà l’agenda de Lisbonne, ce qui n’est pas problématique en soi. Mais l’incapacité de la méthode et de l’approche bureaucra- tique de la stratégie de Lisbonne à atteindre les objectifs qu’elle s’était fixés – et ce, bien avant le choc de la crise mondiale de 2008 – aurait dû provoquer une remise en cause majeure.Depuis lors, la crise mondiale, ses méfaits durables sur l’emploi, les finances publiques et la cohésion au sein de l’Union, et ce qu’elle a révélé de l’inadaptation des instruments européens – à l’exception de l’institution fédérale qu’est la BCE – à gérer des chocs d’une telle ampleur n’ont fait que confirmer l’insuffisance d’une « stratégie » – le mot « discours » serait plus approprié – de type Lisbonne, fondée sur une simple coordination non contraignante de processus de réforme nationaux.La Commission européenne reconnaît cette réalité dans l’introduction de sa communication, où un sentiment d’urgence et le spectre du déclassement européen ont heureusement remplacé l’autosatisfaction qui prévalait à Bruxelles avant la crise. De même, on lit avec réconfort que« la meilleure chance de succès pour l’Europe réside dans sa capacité à agir collectivement en tant qu’Union ».Cependant, la nouvelle stratégie avancée n’en tire aucunement les conséquences.La « méthode ouverte de coordination », principale responsable de l’inefficacité de Lisbonne, demeure au cœur de la nouvelle stratégie. Quant à la Commission, elle continue à concevoir son rôle comme principalement incitatif à l’égard d’Etats membres modérément attentifs, plutôt que comme leader d’une stratégie.Au sein de cette décevante continuité, on relèvera, certes, quelques améliorations bienvenues, notamment la réduction du nombre des objectifs, leur meilleur ciblage et leur déclinaison nationale ; la concentration nouvelle sur l’éducation et l’enseignement supérieur ; ou encore l’articulation renforcée entre coordination des réformes nationales et mise en œuvre des politiques et instruments communautaires, y compris les mécanismes institutionnels contraignants de la zone euro.Les conclusions du Conseil européen affirment dans le même sens que la nouvellestratégie doit mobiliser toutes les poli-tiquescommunautaires, et surtout comporter une forte dimension extérieure, reposant elle aussi nécessairement sur desinstruments communautaires,afin de promouvoir les intérêts européens sur la scène mondiale. La quasi-absence de cette double composante communautaire et extérieure constituait de fait l’une des carences majeures du processus de Lisbonne comme stratégie européenne pour la mondialisation.Mais dans la situation économique et politique actuelle de l’Europe, ces quelques inflexions risquent fort de ne pas suffire. La Commission s’est abstenue de poser les vraies questions : quel sera le moteur de la croissance européenne d’après-crise ? Et d’où viendra son financement dans l’état actuel des finances publiques ?Il eût bien mieux valu qu’à l’instar de la plupart des think tanks européens elle tire les leçons de l’échec de Lisbonne et celles de la crise, pour mettre les Etats membres face à leurs responsabilités (ou à leurs contradictions) en termes de volonté politique et d’ambition européenne : pis-aller en temps normal, la coopération inter-gouvernementale l’est d’autant plus en temps de crise, comme vient de l’illustrer à nouveau l’affaire du volcan islandais.La stratégie de Lisbonne, qui prétendait faire de l’Europe « l’économie de la connaissance la plus compétitive du monde » en 2010, n’était pas crédible par excès d’ambition. Son remake d’aujourd’hui risque de l’être encore moins, pour la raison inverse.

    Laurent Cohen-Tanugi est avocat, essayiste.

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