• La tour de Babel des subprimes

    La tour de Babel des subprimes

                Quand c'est fini, ça recommence. A peine le débat était-il lancé sur l'opportunité de lever les dispositifs de crise, voilà que Dubaï se retrouve au bord de la faillite. A peine osait-on parler de la crise financière au passé que le futur inquiète de nouveau, que les Bourses vacillent, que l'or s'envole, que le FMI tombe des nues et que les banques évaluent les dégâts, qui se chiffreront en milliards de dollars.

    Au vu des phénomènes très étranges qui pouvaient être observés dans cet émirat sans pétrole, tout financier un peu sensé ou tout superviseur un peu avisé avait pourtant mille raisons de se tenir sur ses gardes. Sans pétrole, mais plein d'idées mégalomaniaques. Un hôtel de glace par 45 degrés à l'ombre, cinq pistes de ski, le plus grand métro et le plus long pont du monde, un Opéra de 2 500 places, une cité reproduisant les quartiers les plus célèbres des villes, dont <st1:personname productid="la Cité" w:st="on">la Cité</st1:personname> interdite, une tour Eiffel grandeur nature, un archipel d'îles artificielles représentant le système solaire et dont la construction mobiliserait plus de sable que celle d'une muraille de Chine faisant le tour de <st1:personname productid="la Terre. Il" w:st="on">la Terre. Il</st1:personname> ne fallait pas être grand clerc pour deviner que la rationalité économique et financière avait déserté les sables de Dubaï. Et qu'avec un sixième des grues de la planète concentrées sur ce territoire de 3 900 km2, il y avait de la bulle spéculative dans l'air.

    Il suffisait d'ailleurs de lever les yeux pour l'apercevoir, sous la forme de ces gratte-ciel géants, comme un double défi à la loi de la gravitation et à la théorie des agents économiques rationnels, à Isaac Newton et à Robert Lucas. C'est le 4 janvier qu'y sera inaugurée <st1:personname productid="la Burj Tower" w:st="on">la Burj Tower</st1:personname>, la tour la plus haute au monde (<st1:metricconverter productid="816 mètres" w:st="on">816 mètres</st1:metricconverter>). Une naine, toutefois, comparée au projet de <st1:personname productid="la Nakheel Tower" w:st="on">la Nakheel Tower</st1:personname>, dévoilé en avril 2008. Une vraie tour de Babel des subprimes, <st1:metricconverter productid="1 000 mètres" w:st="on">1 000 mètres</st1:metricconverter> de hauteur sur 200 étages, avec Cheikh Mohammed Ben Rachid Al-Maktoum dans le rôle de Nemrod. " Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! " (Gen. 11, 4.)

    En 1999, un analyste de <st1:personname productid="la Dresdner Bank" w:st="on">la Dresdner Bank</st1:personname>, Andrew Lawrence, avait mis au point un indice des gratte-ciel, établissant une corrélation entre la construction de tours géantes et l'éclatement des bulles financières (" Tours suspendues ", Gilles Antier, L'Histoire, mai 2009). Il en avait eu l'intuition au lendemain de la crise financière asiatique, l'achèvement des tours Petronas de Kuala Lumpur ayant coïncidé avec l'effondrement du ringgit malaisien.

    Lauwrence avait alors remonté le temps et décelé des simultanéités troublantes. A Manhattan, en 1907, les deux plus hautes tours du monde de l'époque, le Singer Building et le Metropolitan Life Building, étaient en passe d'être terminées quand l'indice de Wall Street perdit la moitié de sa valeur lors de la " panique des banquiers ". La flèche du Chrysler Building fut posée la veille du Jeudi noir d'octobre 1929. Quant aux tours jumelles du World Trade Center, elles furent inaugurées au moment où éclatait le premier choc pétrolier. Les projets de construction les plus fous furent conçus dans le Japon de la fin des années 1980, juste avant qu'explose la bulle boursière et immobilière. Plus de <st1:metricconverter productid="2 000 mètres" w:st="on">2 000 mètres</st1:metricconverter> pour l'Aeropolis d'Obayashi Gumi, <st1:metricconverter productid="4 000 mètres" w:st="on">4 000 mètres</st1:metricconverter> imaginés par le groupe Taisei.

    A l'explication un peu café du commerce - l'illusion de richesse alimente la folie de grandeur et de pouvoir - s'en greffe une autre, plus économique et prosaïque, celle des ravages provoqués par des politiques de crédit laxistes. Qui fabriquent de mauvais investissements en perturbant la fixation des prix et en tuant toute notion de rentabilité. La hauteur des gratte-ciel est inversement proportionnelle au coût de l'argent. Une baisse d'un demi-point des taux de <st1:personname productid="la Fed" w:st="on">la Fed</st1:personname>, et les architectes élèvent leurs édifices de <st1:metricconverter productid="50 mètres" w:st="on">50 mètres</st1:metricconverter>.

    Mais les arbres ne montent pas au ciel, comme le dit le proverbe boursier, et les gratte-ciel non plus. Une punition divine finit toujours par frapper les hommes qui ont prétendu échapper à leur condition et aux lois de l'économie de marché.

    L'émirat est loin d'avoir eu, au cours des dernières années, le monopole de la démesure architecturale et immobilière. A Moscou, le chantier de <st1:personname productid="la Russian Tower" w:st="on">la Russian Tower</st1:personname> (<st1:metricconverter productid="609 mètres" w:st="on">609 mètres</st1:metricconverter>) a été arrêté en novembre 2008 à cause de la crise. En Espagne, le délire de construction fut moins vertical, mais tout aussi spectaculaire, le pays consommant la moitié de tout le ciment utilisé en Europe pour bétonner avec soin des milliers de kilomètres de côte.

    Même la petite Islande - élue à l'unanimité " bulle d'or " de la saison 2008-2009 - avait aussi ses rêves de grandeur immobilière : le chantier de son Palais de la musique et des congrès a été abandonné, les autorités ayant un instant songé à en faire un mémorial de l'effondrement économique et financier du pays. De Dubaï à Reykjavik, tous ces miracles économiques n'étaient en fait que des mirages, construits sur du sable et des empilements de dettes.

    A qui le tour, si l'on peut dire ? Le Vietnam, hier modèle de développement économique sage et équilibré, commence à inquiéter - la construction du Hanoi City Complex, un building de 65 étages et <st1:metricconverter productid="267 mètres" w:st="on">267 mètres</st1:metricconverter>, vient d'ailleurs d'y reprendre. Moins que <st1:personname productid="la Chine" w:st="on">la Chine</st1:personname>, avec <st1:personname productid="la Bionic Tower" w:st="on">la Bionic Tower</st1:personname> que Shanghaï rêve d'édifier : <st1:metricconverter productid="1 228 mètres" w:st="on">1 228 mètres</st1:metricconverter>, pouvant accueillir 100 000 personnes, <st1:metricconverter productid="163 mètres" w:st="on">163 mètres</st1:metricconverter> de diamètre de base, 368 ascenseurs. Du dernier étage, le 300e, on y tombera de très haut.

    Pierre-Antoine Delhommais


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :