• La vertu de la rigueur

    L’analyse de Jean-Marc Vittori

    La vertu de la rigueur  

    L’Europe va-t-elle partir dans le décor ? En plein virage de la crise, ses gouvernants donnent un coup de frein brutal. L’an prochain, tous les pays européens appliqueront des budgets restrictifs. Le nouveau  Premier ministre britannique, David Cameron, prend des accents churchilliens pour  parler de« temps douloureux », la chancelière allemande, Angela Merkel, évoque un« effort unique », la numéro deux du gouvernement espagnol explique que« ces mesures sont douloureuses, mais indispensables »et son homo logue italien invoque« des sacrifices très lourds ». Il n’y a guère qu’en France qu’on nie le sujet. Les deux têtes de l’exécutif sont d’une rare discrétion sur la question, laissant  Patrick Devedjian rejeter tout plan d’austérité« parce qu’on risque de tuer la croissance ».Dans ce climat européen de rigueur, le ministre de la Relance a évidemment un problème existentiel. L’incertitude sur l’avenir de son maroquin ne constitue cependant pas un argument suffisant pour écarter son objection : une trop grande rigueur pourrait bien tuer la croissance. Un homme et deux exemples sont souvent avancés pour justifier cette crainte. L’homme, c’est bien sûr John Maynard Keynes, l’élégant économiste anglais qui avait théorisé l’intervention de l’Etat pour soutenir la demande et donc la croissance. Le premier exemple est la rigueur budgétaire des années 1930, qui avait encore creusé la récession. En 1935, le chef du gouvernement, Pierre Laval, avait ainsi équilibré le budget en réduisant toutes les dépenses publiques de 10 %, y compris la paie des fonctionnaires, mais la production avait du coup reculé de près de 3 %. Le second exemple est la hausse de la TVA pratiquée par le Japon en 1997, faisant repiquer du nez la consommation et la croissance, après déjà plusieurs années de déprime.Les mesures annoncées jusqu’à présent en Europe sont moins amples. D’après les chiffrages établis par différentes équipes d’experts, leur impact serait inférieur à 1 % du PIB – pas de quoi crier au loup. Mais que se passerait-il si ces plans étaient renforcés ? Pour déterminer l’effet réel des politiques de rigueur, les économistes se battent à coups d’élasticité et de multiplicateurs. Comme toujours, ils ne sont pas d’accord et la réalité est plus compliquée que leurs modèles. Mais ces dernières années, certains d’entre eux ont abandonné ces batailles théoriques. Ils ont eu l’idée un peu étrange pour leur profession de regarder ce qui s’est passé dans les pays ayant appliqué des plans de rigueur. Ils ont d’abord constaté que la croissance est en général plus forte après un ajustement et montré deux évidences. D’abord, c’est plus facile quand le reste du monde va bien. Si l’Asie a retrouvé si vite la voie de la croissance après la crise de 1997-1998 et la rigueur imposée par le FMI, c’est parce que l’Amérique et l’Europe avançaient alors à vive allure. Ensuite, ça se passe mieux avec une dévaluation massive, de l’ordre de 20 à 30 %. L’air monétaire compense alors le resserrement budgétaire. Par chance, c’est un peu ce qui pourrait se passer pour l’Europe. Les pays émergents sont actuellement sur des trajectoires de croissance de 6 % l’an, indique la Banque mondiale dans son rapport publié hier. Et l’Amérique est repartie à 3 % l’an (comme c’est en tirant sur l’épargne, ça risque de ne pas durer, mais il faut savoir en profiter). Quant à la monnaie… l’euro a déjà perdu près de 20 % en six mois.Les experts de l’OCDE et du FMI ont étudié des dizaines d’épisodes de consolidation budgétaire. Ils ont trouvé des résultats moins évidents, des effets « non keynésiens » (1). Ils ont même forgé une drôle d’expression : les « contractions budgétaires expansionnistes ». Quand la Suède, le Danemark, la Finlande ou l’Irlande ont brutalement serré la vis budgétaire, dans les années 1980-1990, la croissance est repartie ! Le miracle s’explique par la baisse des taux d’intérêt (mais pour des pays comme la France ou l’Allemagne, les taux sont actuellement déjà très bas) et par la confiance revenue des consommateurs et des entreprises (là, il y a beaucoup à gagner).Ils ont aussi identifié deux facteurs de réussite. D’une part, le gouvernement doit s’inscrire dans un horizon de moyen terme, avec des programmes sur plusieurs années et des règles d’équilibre. C’est le cas dans ce qui est annoncé en ce moment en Europe. D’autre part, il est plus efficace de réduire les dépenses publiques que d’augmenter les impôts, à la fois pour soutenir la croissance (moins d’argent mobilisé par le secteur public) et obtenir des effets durables. La plupart des efforts européens vont dans ce sens, avec des réductions de salaires et d’effectifs dans la fonction publique. La France, ici, risque de faire figure d’exception.La rigueur ne devrait donc pas tuer la croissance en Europe. Mais sa mise en œuvre requiert néanmoins beaucoup de prudence. Dans un contexte très tendu, comme aujourd’hui, le « risque systémique », où l’étouffement d’un pays par des restrictions trop fortes entraîne les autres dans sa chute, n’est pas loin. Et la déflation rôde toujours. Comme l’affirme Jean Pisani-Ferry, le directeur de l’Institut Bruegel,« l’ajustement budgétaire est un art plus qu’une science ».

    Jean-Marc Vittori est éditorialiste aux « Echos ».

    (1) Lire notamment : « Perspectives économiques de l’OCDE » n° 81, 2007 ; « Experience with Large Fiscal Adjustments », George Tsibouris, Mark Horton, Mark Flanagan and Wojciech Maliszewski, « Occasional Paper » n° 246, FMI, 2006.


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