• La vie éternelle des mégabanques américaines

    La vie éternelle des mégabanques américaines

    Simon Johnson

    WASHINGTON, DC – L’économie mondiale est confrontée à un très sérieux problème : les plus grandes banques des Etats-Unis sont toujours « trop grandes pour faire faillite ». Cela signifie que si l’une ou plusieurs d’entre elles se trouvaient en difficulté, le gouvernement viendrait à leur rescousse – parce que les conséquences d'une inaction seraient simplement trop effrayantes.

    L’ampleur du problème a été reconnue, non seulement par les autorités, mais également par les banquiers mêmes. Il existe en fait une quasi unanimité sur l’urgence à trouver une solution politique à  cette situation. Même Jamie Dimon, l’influent Pdg de la très grande JP Morgan Chase, estime que le temps du « trop grand pour faire faillite » est révolu.

    Malheureusement, la solution préconisée par l’administration Obama pour remédier à la situation – adoptée en décembre dernier par le Congrès – n’est pas une option viable.

    Le projet de loi sur la réforme du secteur financier du sénateur Christopher Dodd est aujourd’hui au centre de la tourmente législative. Ce projet de  loi, qui été adopté par la Commission bancaire du Sénat et devrait probablement être débattu prochainement par le Sénat en séance plénière, prévoit la création d’un processus de « résolution », sous forme d’une agence gouvernementale ayant les capacités juridiques pour gérer la faillite ordonnée des institutions financières en difficulté.

    Les partisans du projet de loi font valoir que cette approche s’appuie sur le succès de la Federal Deposit Insurance Corporation (FDIC), (l’agence fédérale américaine chargée de garantir les dépôts bancaires des particuliers - ndlt), qui a un long historique de fermeture de banques de petite et moyenne tailles avec le minimum de perturbations et sans qu’aucun déposant ne perde le moindre dollar. Dans ce contexte, le processus de « résolution » pour une banque signifie le limogeage de ses dirigeants, la dissolution des actionnaires et des pertes pour les créanciers non assurés. C’est essentiellement une forme de banqueroute, avec un peu plus de discrétion (et sans doute une meilleure protection des déposants) que n’en offre un processus juridique.

    L’application de ce processus à des grandes banques et des établissements financiers non bancaires – et qui n’ont pas de dépôts bancaires assurés – paraît parfaite sur le papier. Mais cette approche présente une difficulté insurmontable dans la pratique.

    Imaginez-vous le moment critique où une décision doit être prise concernant la faillite possible d’une mégabanque, comme JP Morgan Chase (dont les actifs s’élèvent à près de 2000 milliards de dollars). Vous êtes un décideur de haut niveau, comme le secrétaire au Trésor ou l’un des principaux conseillers du président, parce que c’est bien à ce niveau que la décision sera prise.

    Vous êtes armé avec le processus de « résolution » Dodd et vous entamez la réunion, bien décidé à ne pas venir en aide à la banque en difficulté – ou au pire, décidé à la sauver, mais avec des pertes considérables pour les créanciers non assurés. À ce moment-là, quelqu’un vous rappelle que JP Morgan Chase est une complexe institution financière mondiale.

    Le processus de « résolution » Dodd ne permet au gouvernement américain de déterminer les conditions d’une reprise qu’aux Etats-Unis mêmes. Dans les dizaines d’autres pays où opèrent des filiales, succursales et autres types d’établissement de JP Morgan Chase, le processus reviendrait à une banqueroute pure et simple – pour laquelle les différents gouvernements tenteraient de trouver des solutions improvisées.

    Les conséquences de ce mélange de réactions non coordonnées seraient étendues, effrayantes et à la limite du chaos. C’est exactement ce qui s’est produit quand Lehman Brothers a fait faillite en septembre 2008, et quand l’assureur AIG a été repris par les pouvoirs publics (en fait sous la forme d’une liquidation ordonnée, avec des pertes pour les créanciers) deux jours plus tard.

    L’existence d’un processus de « résolution » américain ne contribue en rien à limiter les dégâts ou la panique liés à l’insolvabilité d’une grande banque mondiale. Une faillite de ce genre pourrait être gérée de manière plus ordonnée par le biais d’une autorité de réglementation transnationale. Mais aucun mécanisme de ce genre n’existe, ni n’existera dans un avenir prévisible. Les décideurs des autres pays du G20 sont très clairs sur ce point : personne ne conviendra a priori d’une manière spécifique de gérer la faillite d’une grande banque mondiale.

    Au moment où JP Morgan Chase, ou n’importe laquelle des six principales banques américaines, fera faillite, la même question qu’en septembre 2008 se posera : viendrez-vous à l’aide de cette banque ou la laisserez-vous faire faillite, avec le risque de panique des marchés et d’une répétition de la Grande dépression ?

    Que décidera le président ? Il ou elle aura peut-être promis, même publiquement, que les créanciers devraient assumer leurs pertes, mais au bord du précipice, vous, le conseiller sous pression, dans quel sens inciteriez-vous le président à pencher ? Conseilleriez-vous vraiment au président de sauter le pas, plongeant ainsi des millions de personnes – leurs emplois, leurs maisons et leurs familles – dans un abîme financier ? Ou prendriez-vous du recul, le temps de trouver une formule pour sauver la banque et protéger les créanciers en utilisant des fonds publics, ou la Réserve fédérale ou tout autre organisme de derniers recours ?

    Il est plus que probable que vous ferez marche arrière. Quand rien ne va plus, il est beaucoup moins effrayant de sauver une mégabanque que de la laisser sombrer.

    Et bien sûr, les marchés du crédit le savent, raison pour laquelle ils prêtent à un taux moins élevé à JP Morgan Chase et aux autres grandes banques qu’aux banques plus petites qui, elles, peuvent vraiment faire faillite. Les grandes banques peuvent ainsi devenir plus grandes encore. Et plus elles sont grandes, plus les créanciers sont en sécurité. Vous voyez où mène cet argument.

    Le projet de loi du sénateur Dodd, sous sa forme actuelle, ne mettra pas fin au « trop grand pour faire faillite ». Comme vous pouvez le déduire d’après le titre de mon dernier ouvrage (co-écrit avec James Kwak), 13 Bankers : The Wall Street Takeover and the Next Financial Meltdown (13 banquiers : le coup d’État de Wall Street et la prochaine crise financière – ndlt), les conséquences globales seront catastrophiques.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’anglais par Julia Gallin

    A relier avec d’autres et aussi :Le système Goldman Sachs en accusation

    Banque Régulation , etc....

    Thomas Jefferson, lettre au secrétaire au trésor albert Gallatin 1802  ( oui déja)


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :