• La vie quotidienne en Grèce à l’heure de la rigueur

    Depuis lundi, les experts du FMI et de l’UE sont à Athènes pour ausculter les comptes publics

    La vie quotidienne en Grèce   à l’heure de la rigueur  

    Baisse des salaires, des primes, réduction du nombre de fonctionnaires, hausse de la TVA, des prix de l’essence : depuis plusieurs semaines, les Grecs expérimentent les exigences d’un plan de rigueur sans précédent. Reste un motif de réjouissance : la chasse à la corruption et à l’évasion fiscale est lancée dans un pays où plus d’un tiers de l’économie est considérée comme souterraine.

     

             

    Andreas Triantafyllides est ulcéré. Cela fait des semaines que, du perron de sa luxueuse boutique de vêtements, il assiste, effaré et impuissant, aux défilés des manifestants, à la raréfaction des acheteurs et à l’évaporation de son chiffre d’affaires. Son magasin, Strongyllos, situé dans l’une des principales artères commerçantes d’Athènes, à deux pas de la place Syntagma, jouxte la banque dans laquelle ont péri dans un incendie trois employées, le 5 mai dernier, lors de la tragique manifestation dont les images ont fait le tour du monde.« Nos ventes ont chuté de 46 %. Nous proposons des réductions de 30 % à 50 % sur tous nos vêtements. Mais si la situation ne s’améliore pas d’ici au mois d’août, je serais obligé de licencier du personnel »,lance-t-il. Retranché dans son bureau, au troisième étage, il peste contre l’odeur persistante de brûlé, contre la municipalité qui ne fait pas son travail de nettoyage et contre le gouvernement qui a trop tardé à réagir. En sa qualité de vice-président de l’Association des commerçants d’Athènes, il affirme que la plupart des 400 membres qu’elle compte souffrent autant que lui.« Les boutiques sont vides, les restaurants ne travaillent plus que trois jours par semaine, les clubs, deux jours et les taxis cherchent le client. Est-ce que seulement les touristes vont venir ? »s’inquiète-t-il.Soudain, une rumeur monte de la rue. Le commerçant se penche à la fenêtre, puis se redresse, presque rassuré par les slogans inscrits sur les banderoles :« Cette fois, ce sont les fonctionnaires qui protestent contre la réforme territoriale. »Le projet en question vise à regrouper les 1.100 municipalités du pays pour ne compter que 325 mairies « élargies » à l’issue des prochaines élections locales. Grâce à ce tour de passe-passe administratif, le nombre d’élus et de fonctionnaires locaux sera ramené de 50.000 à 25.000, explique Georges Petroulakis, secrétaire général de l’Information du gouvernement. Cette réforme baptisée sur le ton de l’humour « Callicrates », du nom de l’un des architectes du Parthénon, a deux objectifs : renforcer les pouvoirs locaux mais aussi et surtout alléger la dépense publique.

    La fin d’un Etat baudruche

    L’idée devrait séduire l’équipe d’experts de l’Union européenne et du FMI, arrivés ce lundi à Athènes pour éplucher les comptes grecs. De leur verdict dépendra le versement, en septembre, de la deuxième tranche des 110 milliards d’euros promis en échange d’une cure d’amaigrissement drastique. Jusqu’ici, le contrat, côté grec, est rempli. Selon les chiffres officiels, le déficit budgétaire s’est chiffré, de janvier à mai, à 8,9 milliards d’euros, soit une baisse de 38,8 % par rapport à la même période de 2009, un peu mieux que l’objectif de 35,1 %.Il faut dire que le gouvernement socialiste de George Papandreou n’y a pas été de main morte. Il a commencé par tailler dans les revenus des fonctionnaires.« Les primes, qui représentent en moyenne 30 % du salaire d’un fonctionnaire mais peuvent monter jusqu’à 100 % du salaire de base, ont été réduites de 20 % cette année »,décrypte Ilias Iliopoulos, secrétaire général de l’Adedy, le syndicat des fonctionnaires.« Pour un professeur à l’université, elles sont baptisées ’prime de bibliothèque, prime de recherche’ mais elles pourraient tout aussi bien s’intituler ’prime de beauté’. L’idée générale est qu’il ne s’agit pas de primes à proprement parler mais de compléments de salaire parce que ces derniers sont bas et que l’Etat ne veut pas les augmenter »,précise un enseignant. Leur montant varie considérablement d’un ministère à l’autre :« En tant qu’enseignant je touche 530 euros. Mais un de mes amis qui travaille au ministère des Finances reçoit 1.700 euros »,constate, un peu amer le syndicaliste.Quant aux 13eet 14emois de salaire, traditionnellement payés, l’un à Noël et l’autre en deux fois, à Pâques et en juin, ils ont été plafonnés : tous les fonctionnaires reçoivent désormais 500 euros à Noël, puis 250 euros à Pâques et 250 euros durant l’été.« Au total,s’insurge Ilias Iliopoulos, l’Etat a amputé les revenus des fonctionnaires de trois mois de salaire. »En contrepartie, Georges Papaconstantinou, le ministre des Finances, a promis la transparence et l’harmonisation des salaires de la fonction publique avec la mise en place d’une autorité de paiement unique. Au passage, l’exercice permettra de dresser un inventaire exhaustif des fiches de paie, ce qui fait rire les Grecs, car si tout le monde se plaint d’une fonction publique pléthorique et inefficace, personne ne sait au juste combien ce pays compte de fonctionnaires.L’Etat baudruche va cependant rapidement dégonfler. Car, à la suppression des contractuels, il faut ajouter le départ à la retraite projeté de 100.000 à 150.000 agents de l’Etat d’ici à l’année prochaine, qui ne seront pas remplacés.S’il s’exprime de façon moins tonitruante, le secteur privé n’échappe pas à la purge. Ici, la rigueur se traduit par des licenciements et la menace de moindres prestations sociales. Selon Savas Robolis, directeur scientifique de l’Institut du travail, qui réalise des travaux de recherche pour les syndicats du public et du privé, 46.000 entreprises ont fait faillite en 2009 et on en attend au moins 50.000 cette année. L’activité est en baisse de 40 % dans la construction et la production industrielle a reculé de 7 % depuis janvier. L’économie est en récession – 2,5 % pour les cinq premiers mois de l’année – et les patrons dépriment. Mauricia Gritzalis, qui dirige avec son mari une entreprise de recrutement et de formation, n’est pas loin de mettre la clef sous la porte. Christophe Hadzopoulos, dont l’entreprise – l’Agence hellénique de distribution – importe et distribue la presse étrangère en Grèce, a vu son chiffre d’affaires fondre de 30 % en un an et demi. Il n’y a guère de secteur qui échappe au marasme.Pour aider ces PME, le gouvernement projette d’autoriser les entreprises à embaucher en dessous du salaire minimum (740 euros brut) et de réduire le niveau des indemnités en cas de licenciement.

    La grande braderie

    L’ensemble des salariés est en outre confronté à la hausse de la TVA, passée par paliers en quelques mois de 19 % à 23 % (au 1erjuillet), à l’explosion des prix de l’essence, parmi les plus élevés désormais en Europe (entre 1,35 et 1,50 euro le litre), de l’alcool et du tabac tandis que la réforme des pensions – dont le projet de loi doit être déposé dans les prochains jours au Parlement – entraînera une baisse du niveau de vie des retraités, jusqu’à 30 % pour certains d’entre eux, selon le professeur Robolis.Cette baisse générale du pouvoir d’achat devrait logiquement entraîner un réajustement des prix.« Cela commence déjà, les gens renégocient leur loyer, les prix des hôtels sont bradés, ceux des vêtements soldés, l’immobilier est en baisse… même si le café coûte encore 4 euros dans les cafés de la place Kolonaki »,relève Lukas Tsoukalis professeur d’économie et président du think tank Eliamep, qui rappelle que la Grèce était devenue, sans aucune justification, l’un des pays les plus chers d’Europe.

    Chasse aux tricheurs

    Dans ce contexte hautement anxiogène, il y a cependant une nouveauté qui réjouit la plupart des Grecs : la guerre déclarée  contre la corruption et l’évasion fiscale. L’économie souterraine est estimée à 37 % du PIB. L’Etat a évalué à 20 ou 30 milliards d’euros le « trésor » qui pourrait tomber chaque année dans ses caisses. Première cible du gouvernement : les fonctionnaires. Vingt directeurs de l’administration soupçonnés de corruption ont été écartés et des enquêtes ont été lancées à travers tout le pays à l’encontre d’agents de l’Etat choisis au hasard ou qui ont fait l’objet de plaintes pour corruption ou activité économique illégale. Selon une enquête préliminaire, 70 fonctionnaires du ministère des Finances détenaient des biens immobiliers d’une valeur moyenne de 1,2 million d’euros tandis que leur déclaration au fisc affichait des revenus annuels de 50.000 euros. Cet argent caché provient généralement de la corruption. Il peut aussi être le fruit d’activités parallèles, de location saisonnière aux touristes par exemple. Les plus modestes ont souvent une double activité : fonctionnaire et taxi, fonctionnaire et serveur, fonctionnaire et veilleur de nuit…La chasse aux tricheurs est aussi ouverte dans le secteur privé. Médecins, avocats, dentistes, petits commerçants et artisans sont dans le collimateur. Les noms circulent dans les journaux et sur Internet de médecins qui consultent dans les quartiers chics d’Athènes, roulent carrosse – ou plutôt en Porsche Cayenne –, ont mis leurs enfants à l’école privée et ne déclarent que 15.000 euros de revenus annuels.« Les plus riches des Grecs ne seront pas touchés car ils sont mobiles. Les armateurs ont déjà mis leur argent à Londres ou à Chypre. Mais pour la grande classe moyenne, l’évasion fiscale va devenir un pari risqué »,constate Lukas Tsoukalis.Pour ceux qui la combattent, en revanche, le jeu en vaut la chandelle. Le gouvernement incite les citoyens à réclamer un reçu chaque fois qu’ils paient un service ou un produit. S’ils parviennent à récolter 6.000 euros de reçus, les contribuables verront le montant de leurs impôts réduits.« C’est ce que j’appelle la révolution du bon sens »,souligne Georges Petroulakis, figure de la jeune garde du Pasok et proche du Premier ministre.« Il n’est pas normal que les riches ne paient pas d’impôt ; il n’est pas normal qu’il y ait pléthore de fonctionnaires là où ils ne servent à rien et qu’un élu passe son temps à placer les enfants de ses administrés. »Il affirme aussi que les Grecs connaissent très bien la solution à leurs problèmes. Ils commencent juste à l’expérimenter.

    CATHERINE CHATIGNOUX,
    envoyée spéciale à athènes

    La baisse générale du pouvoir d’achat commence à entraîner un réajustement drastique des prix dans ce pays qui était devenu l’un des plus chers d’Europe.photos: bloomberg, catherine chatignoux, V. Karamanoli/INVISION-REA


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