• " La volonté politique est indispensable pour éradiquer la pauvreté " (OMD )

    " La volonté politique est indispensable pour éradiquer la pauvreté "

    ALICE SINDZINGRE, chercheuse au Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

    Alice Sindzingre, chercheuse au Centre national de la recherche scientifique et membre du laboratoire Economix (université Paris-X), a participé à la rédaction du rapport sur le développement de la Banque mondiale consacré à la pauvreté, publié en 2000.



    L'adoption des Objectifs du millénaire (OMD) marque-t-elle un vrai changement dans la façon de penser le développement ?
     

    Les OMD ont été adoptés à la fin d'une période de deux décennies dominées par la mise en oeuvre de plans d'ajustement structurel qui n'ont pas apporté la croissance promise aux pays en développement. La communauté scientifique comme les bailleurs s'interrogeaient sur les raisons de cet échec sous la pression croissante des ONG, qui accusaient le FMI et la Banque mondiale d'avoir plongé les pays dans la stagnation et la pauvreté.

    A ce moment aussi est apparu ce qu'on a appelé " la fatigue de l'aide ". Les opinions publiques étaient lasses de voir la corruption détourner les financements de la communauté internationale et l'idée se répand que cette aide ne sert à rien. Les OMD sont venus répondre à ces doutes en fixant un but consensuel - la lutte contre la pauvreté - avec lequel personne ne peut être en désaccord. Cet objectif paraît plus facile à définir et il est mesurable alors que le développement est une notion beaucoup plus complexe à appréhender. De ce point de vue, il y a bien un tournant, la lutte contre la pauvreté devient la priorité.

    Plus aucun programme d'aide ne se conçoit sans référence aux pauvres : l'accent est alors mis sur la santé, l'éducation. On parle aussi de la croissance " propauvres ". La lutte contre la pauvreté devient la nouvelle conditionnalité des prêts. A cela s'ajoute l'idée que pour que l'aide soit efficace, les pays du Sud doivent " s'approprier " les politiques qu'ils mettent en place au lieu de subir des programmes dictés par les institutions de Bretton Woods. L'aide évolue du financement de projets - routes, barrages, hôpitaux, etc. - à celui des budgets nationaux gérés par les gouvernements.



    Sur le terrain, un changement a-t-il réellement été observé ?
     

    En partie seulement, car l'aide internationale est marquée par une grande inertie et la mise en oeuvre des OMD a buté - comme n'importe quel projet d'aide - sur le manque de coordination entre les bailleurs, la fragmentation des initiatives, voire leur incohérence.



    Dix ans après, les OMD



    offrent-ils toujours un cadre de référence incontesté ?
     

    Les OMD ont permis de mener une quantité considérable de recherches sur la pauvreté alors que jusqu'à la fin des années 1990, les économistes du développement s'en préoccupaient peu. Il est devenu évident au fil des travaux, notamment ceux d'Amartya Sen, que la pauvreté ne peut être limitée à sa dimension monétaire. Mais dans le même temps, certains économistes ont montré que mettre l'accent sur l'éducation et la santé ne produit pas nécessairement de la croissance, du moins à courte échéance. A l'inverse, le lien fort entre croissance économique et résorption de la pauvreté a été conforté.

    Ces constats posent la question des priorités que doivent s'assigner gouvernements et bailleurs. Il faut se demander si cibler avant tout la pauvreté doit vraiment être l'objectif prioritaire. Personne ne peut ignorer que la Chine et l'Inde sont parmi les pays qui ont le plus résorbé leur niveau de pauvreté. Et elles l'ont fait en boostant leur croissance économique avec des politiques très différentes de celles recommandées par les institutions internationales, en maintenant une forte intervention de l'Etat, en usant de protectionnisme. Le consensus sur les OMD est donc bousculé et plus fragile qu'il y a dix ans.



    Des ONG dénoncent les pays



    industrialisés qui n'ont pas tenu leurs promesses financières pour expliquer les mauvais résultats de certains pays...
     

    Je suis gênée que ce 10e anniversaire des OMD soit marqué par cette revendication de plus d'aides. Pour de nombreux pays, je ne pense pas que le problème soit celui de la quantité d'aide. L'efficacité de l'aide est dépendante de l'économie politique d'un pays et dans le cas des pays récipiendaires, cette règle est très simple : l'aide est un phénomène extérieur et un dirigeant, démocratiquement élu ou non, n'endossera ce qu'on lui enjoint de l'extérieur que si cela sert son intérêt politique. C'est la contrainte absolue de l'aide et elle est aussi vraie pour les OMD.

    Or, il ne faut pas craindre de le dire, ce qui caractérise les dirigeants des pays pauvres en général, c'est qu'ils ne se préoccupent absolument pas de la pauvreté de leurs citoyens. Là est le véritable problème.

    Les dirigeants de Chine et des pays asiatiques, continuant le " Enrichissez-vous ! " de Guizot, comme dans la France du XIXe siècle, ont résorbé leur pauvreté parce qu'ils ont compris que l'enrichissement de leurs citoyens leur donnait une légitimité accrue et consolidait leur position. La volonté politique est indispensable pour éradiquer la pauvreté.

    Propos recueillis par Laurence Caramel


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