• Le bio tente de plus en plus d'agriculteurs français

    Le bio tente de plus en plus d'agriculteurs français

    Les aides manquent pour financer les conversions et la production reste insuffisante pour répondre à la demande
    Aunoy (Seine-et-Marne) Envoyée spéciale

     

    REPORTAGE

    Eric Gobard, 41 ans, est un agriculteur heureux, et même enthousiaste. Il y a deux ans, ce céréalier installé depuis huit ans, à Aunoy, au coeur de la Seine-et-Marne, haut lieu de l'agriculture intensive, a converti 30 % de ses 200 hectares au mode de production biologique. Il espère aller au-delà, car, dit-il, il se sent " aspiré " par ce mode de production.

    Il est loin d'être le seul. Après des années de stagnation, l'agriculture bio est en pleine explosion. Les conversions ont augmenté de 23,4 % en 2009, et, en 2010, la progression s'accentue encore. La barre des 20 000 producteurs devrait être franchie.

    Une foule de motivations ont poussé M. Gobard à sauter le pas. D'abord, " l'attente de la société ". " En agriculture productive, on est arrivé à un paroxysme en termes d'impact sur l'environnement, explique-t-il. Il faut faire marche arrière. " Sensible dès ses débuts à la thématique de la protection de l'eau, très dégradée dans sa région du fait de l'utilisation massive d'engrais et de pesticides, le jeune homme a été " séduit " par l'objectif de 20 % des surfaces agricoles en bio en 2020, fixé par le Grenelle de l'environnement d'octobre 2007. Ce fut le déclic.

    L'agriculteur est aujourd'hui intarissable sur les avantages de ce mode de production. Il se dit " plus serein " de ne pas utiliser de produits chimiques, pour sa propre santé et celle de sa famille ; désigne, ravi, les insectes et les oiseaux qui peuplent ses haies et ses champs. " Je redécouvre l'agronomie, poursuit-il. La base, ce sont les rotations longues, sur sept ou huit ans, contre deux ou trois ans en conventionnel. " Pour lui, l'agriculture bio n'est pas un retour en arrière. Il en veut pour preuve le matériel perfectionné qu'il utilise, comme cette bineuse équipée d'une caméra numérique. Du côté des revenus enfin, le calcul a été " vite fait ". " On a 25 à 40 % de baisse de rendement, mais la production est payée deux fois plus cher, et, sans engrais ni pesticides, les charges baissent, explique le jeune homme. Et on a un sentiment de liberté extraordinaire. "

    M. Gobard sent que les choses bougent autour de lui. Peu à peu, l'image des producteurs bio, autrefois moqués, change. " Les voisins sont de plus en plus nombreux à venir voir comment ça se passe sur mes terres, constate-t-il. Ils voient que c'est faisable -techniquement et rentable. C'est comme cela que ça avance. "

    Mais cela avance si bien que le budget a du mal à suivre. La Fédération nationale d'agriculture biologique (FNAB) a évalué les besoins de financements pour 2010 à 96 millions d'euros (sur cinq ans, soit la durée de l'aide à la conversion) dans 18 régions. Or 81 millions d'euros seulement sont budgétés pour l'instant pour toute la France (financés pour moitié par des fonds européens).

    Le ministère de l'agriculture, qui a piloté le plan de développement de l'agriculture bio, se veut rassurant. " Nous faisons tout pour qu'aucun dossier ne soit rejeté pour insuffisance de moyens, y assure-t-on. On négocie, on redéploie. L'agriculture biologique est une priorité. " Le non-respect des engagements risquerait de " briser la dynamique actuelle, en adressant un signal contradictoire aux producteurs ", prévient Julien Adda, délégué général de la FNAB.

    Est-on en train d'assister à l'émergence d'une " bulle " bio ? Jérôme Bédier, président de la Fédération du commerce et de la distribution, pense que non. " C'est un secteur très prometteur, la demande de produits bio est un phénomène durable, dit-il. La France est aujourd'hui le -deuxième pays consommateur en Europe, derrière l'Allemagne. " Mais seulement le quatrième producteur. Le rattrapage qui est en train de s'opérer ne suffit pas : environ 38 % des produits (en valeur) sont importés. Et pour atteindre les objectifs du Grenelle, le rythme de conversion " doit encore s'intensifier ", affirme Elisabeth Mercier, directrice de l'Agence française pour le développement et la promotion de l'agriculture biologique.

    M. Adda reste toutefois prudent. " L'engagement de l'Etat, accompagné par celui des collectivités locales, et la crise du modèle conventionnel font que la bio gagne du terrain, explique-t-il. Mais on n'est pas à l'abri d'un retournement de tendance dû à des évolutions de prix sur le marché conventionnel. "

    Reste aussi à gérer, pour la filière, le passage d'un marché de niche (2 % du marché alimentaire aujourd'hui) à une certaine massification, " sans y perdre notre âme ", dit M. Adda. Et sans voir fondre les prix rémunérateurs aujourd'hui payés aux producteurs. " On se méfie, souligne M. Adda. Il n'est pas question de passer au bio pour se retrouver dans la même misère que l'agriculture convention-nelle. "

    Or un panier bio vendu sous la marque d'un distributeur est 57 % plus cher qu'un panier non bio de la même enseigne, et 22 % plus cher qu'un panier rempli de produits de marque, selon une enquête de l'UFC-Que choisir ? parue en février - même si la différence est très variable selon le produit considéré. La baisse des prix fait partie des objectifs des distributeurs. " Nous voulons donner un large accès au bio, dit M. Bédier. Un différentiel de prix de 15 % paraît acceptable. " Le secteur ne devrait donc pas échapper à la bataille des marges qui sévit pour les produits conventionnels.

    Pour M. Adda, il doit donc absolument maintenir sa spécificité, qui est d'écouler une forte part de la production en vente directe, ou dans des magasins spécialisés.

    Gaëlle Dupont

    • Un objectif de 20 % de la surface agricole en 2020

      Equilibres naturels L'agriculture biologique est un mode de production qui a recours à " des pratiques- -culturales et d'élevage soucieuses du respect des équilibres -naturels ", selon le ministère de l'agriculture, qui évoque des " bénéfices multiples en termes de création d'activités et d'emplois, de préservation de la qualité des sols, de la biodiversité, de l'air et de l'eau ".

      Subventions La conversion à l'agriculture bio est subventionnée pendant les cinq premières années. Fin 2009, 16 446 exploitations étaient certifiées, soit 3,14 % des exploitations. Elles représentaient 2,46 % de la surface agricole utile (SAU) en métropole. Le Grenelle de l'environnement a fixé l'objectif d'arriver à 6 % en 2012, et 20 % en 2020.

      Retard français Selon l'Agence pour le développement de l'agriculture biologique, les surfaces converties les plus importantes en Europe se trouvaient en Espagne, en Italie et en Allemagne.


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