• Le bonheur, une idée neuve ? Philippe Frémeaux

    Le bonheur, une idée neuve ?

    La commission sur la mesure de la performance économique et du progrès social - dite commission Stiglitz, du nom de son président - a rendu son rapport le mois dernier. Créée à l'initiative de Nicolas Sarkozy en janvier 2008, elle avait pour objectif de "réfléchir aux limites de notre comptabilité nationale (...) et à la meilleure manière de les surmonter pour que la mesure du progrès économique soit plus complète".

    On peut sourire quand on sait que ce même Nicolas Sarkozy, quelques mois plus tôt, claironnait qu'il irait chercher un point de croissance supplémentaire "avec les dents". Curieusement, sa conversion à la critique de la croissance est survenue au moment même où celle-ci se dérobait...

    Trêve d'ironie, la vérité est bien que le produit intérieur brut (PIB) n'est plus un indicateur pertinent de la santé et du progrès de nos sociétés. Parce qu'il ne prend pas en compte la dégradation de l'environnement et qu'il ne dit rien des inégalités et du bien-être individuel et collectif. Le PIB augmente quand l'Etat dépense des millions d'euros pour ramasser les algues vertes. Il augmente aussi quand nous devons climatiser nos locaux faute de pouvoir ouvrir les fenêtres pour cause de bruit ou de pollution. Il augmente encore quand nous passons des heures en voiture pour nous rendre à notre travail...

    Reste à savoir sur quoi va déboucher le travail de la commission Stiglitz. Et sur ce point, on peut formuler trois remarques et une réflexion. Tout d'abord, il serait non seulement vain, mais dangereux, de croire possible la création d'un nouvel indicateur miracle, apte à mesurer la "vraie croissance", en intégrant les dégâts du progrès via quelques conventions statistiques convertissant en monnaie ce qui n'a pas de prix. Pourquoi? Parce qu'il n'est pas possible, par exemple, d'évaluer la valeur de la biodiversité. Toute espèce qui disparaît a un coût infini puisque, par nature, elle est non substituable. Evaluer la qualité de notre vie présente et future suppose de mobiliser des indicateurs non monétaires, irréductibles les uns aux autres.

    La seconde remarque est liée à la précédente: le choix des indicateurs pertinents est tout sauf technique. Il consiste à définir nos préférences collectives, à savoir dans quel monde nous voulons vivre ensemble. La question du choix des indicateurs doit être au coeur du débat démocratique.

    Troisième remarque: il n'aura servi à rien de réfléchir à de nouveaux indicateurs si les priorités de l'action publique demeurent inchangées. Un exemple: une société qui cherche à maximiser le bien-être de ses membres devrait avoir d'autres priorités que de développer le travail dominical...

    Une réflexion, enfin: l'enjeu n'est pas d'inventer une société du bonheur, comme l'ont dit trop rapidement certains médias. Le bonheur est une chose trop sérieuse pour être laissée aux économistes et aux politiques. En revanche, il est permis d'exiger d'eux qu'ils construisent un monde qui ne nous rende pas sa quête impossible.

    Philippe Frémeaux

     

    Alternatives Economiques -  n°284 - Octobre 2009

     

    Le bonheur national brut (BNB) est une tentative de définition du niveau de vie en des termes plus psychologiques et holistiques que le produit national brut.

    Cet indice a été préconisé par le roi du Bhoutan, Jigme Singye Wangchuck, en 1972. Son but étant de bâtir une économie qui servirait la culture du Bhoutan basée sur des valeurs spirituelles bouddhistes. Parmi d'autres objectifs moraux, il sert à guider l'établissement de plans économiques et de développement pour le pays.

     


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