• Le démantèlement progressif du " consensus de Washington "

    Le démantèlement progressif du " consensus de Washington "

    LE 19 OCTOBRE 2007, la Banque mondiale publiait un rapport sur le développement mondial, document en forme de mea culpa où son nouveau président, Robert Zoellick, mettait fin à la " négligence " de l'institution et désignait l'agriculture comme " outil fondamental " permettant de diviser par deux le nombre des personnes souffrant de la faim dans le monde en 2015. Ce fut le premier coup de canif porté au " consensus de Washington " prôné jusqu'ici par la Banque : le libre-échange n'était plus la panacée.

    Le deuxième coup fut donné le 22 mai 2008, avec la publication du rapport de la mission croissance et développement patronnée par la Banque et présidée par le très orthodoxe Prix Nobel américain en 2001, Michael Spence. " La principale de nos conclusions, y lisait-on, est que la croissance indispensable pour faire reculer la pauvreté et assurer un développement durable réclame un Etat fort ", c'est-à-dire " une planification à long terme " et une dépense publique de qualité. Le marché n'était plus l'alpha et l'oméga.

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    LE 19 OCTOBRE 2007, la Banque mondiale publiait un rapport sur le développement mondial, document en forme de mea culpa où son nouveau président, Robert Zoellick, mettait fin à la " négligence " de l'institution et désignait l'agriculture comme " outil fondamental " permettant de diviser par deux le nombre des personnes souffrant de la faim dans le monde en 2015. Ce fut le premier coup de canif porté au " consensus de Washington " prôné jusqu'ici par la Banque : le libre-échange n'était plus la panacée.

    Le deuxième coup fut donné le 22 mai 2008, avec la publication du rapport de la mission croissance et développement patronnée par la Banque et présidée par le très orthodoxe Prix Nobel américain en 2001, Michael Spence. " La principale de nos conclusions, y lisait-on, est que la croissance indispensable pour faire reculer la pauvreté et assurer un développement durable réclame un Etat fort ", c'est-à-dire " une planification à long terme " et une dépense publique de qualité. Le marché n'était plus l'alpha et l'oméga.

    A l'automne 2008, cette révolution amorcée dans les esprits a pris un nouveau tour avec la chute de Lehman Brothers. Celle-ci a mis en lumière le fait que les donneurs de leçons anglo-saxons conduisaient leurs économies de façon encore plus dangereuse que les pays en développement, réputés mauvais gestionnaires.

    La Banque mondiale avait frayé la voie, mais c'est le Fonds monétaire international (FMI), sous la houlette de son nouveau directeur général, Dominique Strauss-Kahn, qui va effectuer la percée décisive. A l'automne 2008, tandis que la chute de Lehman Brothers provoque un sauve-qui-peut mondial, le FMI appelle tous les gouvernements qui en ont les moyens à pratiquer des déficits budgétaires systématiques - 2 % de leur produit intérieur brut (PIB) - pour éviter un effondrement de la demande et une Grande Dépression semblable à celle des années 1930. C'est une résurrection des solutions keynésiennes, jetées aux oubliettes depuis trente ans !

    Dans la mise au point des plans de sauvetage des pays en difficulté, les équipes du Fonds appliquent la nouvelle consigne de leur directeur général : ménager autant que possible les programmes sociaux, jusque-là les premiers sacrifiés sur l'autel des économies budgétaires. En 2008-2009, sur les 19 programmes de soutien élaborés par le FMI en faveur des pays pauvres, 16 ont inhabituellement prévu des hausses des budgets sociaux. Par ailleurs, le FMI n'applique plus la même thérapeutique standard quel que soit le pays.

    En 2009, deux autres " vaches sacrées " ont été envoyées à la réforme. La première est la libre circulation des capitaux. Dominique Strauss-Kahn a reconnu qu'un pays envahi par des capitaux étrangers spéculatifs était en droit de mettre en place des taxes " à titre provisoire " pour en diminuer la volatilité, et donc la dangerosité.

    Taxation des banques

    La deuxième est la libéralisation financière. Le G20, réuni le 7 novembre 2009 à Saint-Andrews (Ecosse), a demandé au FMI de lui présenter, en juin 2010, une taxation sur les banques d'autant plus lourde que celles-ci prendront des risques excessifs pouvant coûter très cher au contribuable en cas de défaillance. Le prélèvement public est redevenu licite et le banquier n'a pas toujours raison.

    Enfin, le 12 février, le chef économiste du Fonds, Olivier Blanchard, envoyait un ballon d'essai sous la forme d'une note préconisant de tolérer un taux d'inflation à 4 % au lieu de 2 %, lorsque la faiblesse des taux prive gouvernements et banques centrales de toute marge de manoeuvre pour relancer une croissance anémique. Mais le tollé par lequel les banquiers centraux ont accueilli cette proposition prouve que l'orthodoxie ne se rendra pas sans combattre.

    Alain Faujas

    Influence

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    Qu'est-ce que le " consensus de Washington " ?

    Il s'agit d'un corpus élaboré par les grandes institutions financières (Fonds monétaire international, Banque mondiale) et appliqué à partir des années 1980 aux pays en développement traversant une grave crise de la dette. Il a été théorisé dans les années 1990 par l'économiste John Williamson, selon dix " commandements " : 1. discipline budgétaire (pas de déficits), 2. réorientation de la dépense publique (pas de gaspillage), 3. réforme fiscale (par exemple, élargir l'assiette de l'impôt), 4. libéralisation financière, 5. adoption d'un taux de change unique et compétitif, 6. libéralisation des échanges, 7. élimination des obstacles aux investissements directs étrangers, 8. privatisation des entreprises publiques, 9. dérégulation des marchés, 10. sécurité du droit de propriété.

    2

    Quelle place ont eue les thèses monétaristes aux Etats-Unis ?

    Elles ont été embrassées par d'influents think tanks, comme le Cato Institute, la Hoover Institution (à Stanford), l'American Enterprise Institute, la Heritage Foundation. L'un de ses plus éminents représentants, Martin Feldstein (professeur à Harvard), ex-conseiller de Ronald Reagan de 1982 à 1984, a dirigé pendant trente ans, de 1978 à 2008, le National Bureau of Economic Research (NBER - la plus prestigieuse institution américaine en matière de recherche économique universitaire).

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    1 Qu'est-ce que le " consensus de Washington " ?

    Il s'agit d'un corpus élaboré par les grandes institutions financières (Fonds monétaire international, Banque mondiale) et appliqué à partir des années 1980 aux pays en développement traversant une grave crise de la dette. Il a été théorisé dans les années 1990 par l'économiste John Williamson, selon dix " commandements " : 1. discipline budgétaire (pas de déficits), 2. réorientation de la dépense publique (pas de gaspillage), 3. réforme fiscale (par exemple, élargir l'assiette de l'impôt), 4. libéralisation financière, 5. adoption d'un taux de change unique et compétitif, 6. libéralisation des échanges, 7. élimination des obstacles aux investissements directs étrangers, 8. privatisation des entreprises publiques, 9. dérégulation des marchés, 10. sécurité du droit de propriété.

    2 Quelle place ont eue les thèses monétaristes aux Etats-Unis ?

    Elles ont été embrassées par d'influents think tanks, comme le Cato Institute, la Hoover Institution (à Stanford), l'American Enterprise Institute, la Heritage Foundation. L'un de ses plus éminents représentants, Martin Feldstein (professeur à Harvard), ex-conseiller de Ronald Reagan de 1982 à 1984, a dirigé pendant trente ans, de 1978 à 2008, le National Bureau of Economic Research (NBER - la plus prestigieuse institution américaine en matière de recherche économique universitaire).

    3 Comment se situent les nouveaux courants de pensée ?

    " Pour moraliser le capitalisme, il ne faut pas se contenter d'en appeler aux "valeurs" de manière incantatoire : il faut changer en amont les normes de rationalité et les règles ", explique Christian Walter, chercheur à l'Ecole de management de Lyon. Il distingue la voie " contre-orthodoxe ", qui conserve l'hypothèse selon laquelle les agents économiques sont homogènes, mais introduit des phénomènes tels que le mimétisme ; et la voie " hétérodoxe ", qui introduit la notion d'hétérogénéité entre les agents. Ouverte par Maurice Allais, elle a débouché sur les travaux des Prix Nobel Daniel Kahneman et Amos Tversky ou de Richard Thaler. " En pensant à partir du système actuel pour le transformer, j'essaie d'être à la fois "contre-orthodoxe" et "hétérodoxe" ", explique Gaël Giraud, chercheur au CNRS et membre de l'Ecole d'économie de Paris.


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