• Le fantôme de l’inflation

    Le fantôme de l’inflation

    Robert Skidelsky

    LONDRES – Le risque inflationniste est-il bien réel pour l’économie mondiale? Les opinions à ce sujet divergent entre les économistes conservateurs et les organes officiels que sont par exemple le FMI et l’OCDE.

    Le FMI et l’OCDE prévoient un taux d’inflation très bas pour les toutes prochaines années. Mais l’ancien directeur de la Réserve Fédérale américaine, Alan Greenspan, s’inquiète du risque inflationniste. De même que certains marchés obligataires qui s’attendent aussi à une hausse vertigineuse de l’inflation.

    Déterminer qui des uns ou des autres ont raison a de lourdes conséquences sur la conception des politiques. Si notre principal souci aujourd’hui est le fait que l’inflation soit apparue suite à la récession, les gouvernements devraient mettre un terme à leur politique de relance (qui retire de l’argent de l’économie) dans les plus brefs délais. Si le problème principal demeure effectivement la récession, les politiques de relance devraient être maintenues, ou même renforcées.

    Tout le monde s’attend à un peu d’inflation. Pendant la période de faible inflation, c’est-à-dire dès le début des années 90, les taux d’inflation annuels des pays développés étaient en moyenne de 2,4%. Les objectifs de la banque centrale sont maintenant de l’ordre de 2%.

    Cette longue période de faible inflation fait la fierté des Monétaristes. Ils se félicitent de l’excellente ‘gestion des attentes’ par les banques centrales.

    Mais la politique monétaire n’avait pas grand chose à voir dans tout cela. La faiblesse de l’inflation résultait d’une combinaison d’une offre bon marché et d’une faible demande. Les économies asiatiques et leurs bas salaires se voyaient infliger d’énormes pressions pour faire baisser les prix des produits manufacturiers, tandis que le chômage dans les pays développés était en moyenne de 5 à 6%, soit deux fois plus élevé que dans la période juste après la guerre. L’inflation était à la hausse avant que la récession ne frappe en 2008, et ceci est en grande partie du à l’augmentation vertigineuse des prix des matières premières.

    La réalité de la menace inflationniste doit être analysée aujourd’hui à la lumière de ces éléments. La première chose à remarquer est que, suite à la crise, l’utilisation des capacités est inférieure à celle d’il y a 15 mois : la production mondiale a chuté d’environ 5% depuis 2008, et celle des pays développés, de 4,1%.

    Une baisse de la production entraine normalement une baisse de l’inflation, et c’est exactement ce qui s’est passé. L’inflation des pays de l’OCDE est passée d’une moyenne annuelle de 3,7% en 2008 à environ 0,5% en 2009. Elle augmente actuellement, mais depuis un niveau bas, principalement en raison d’un revirement des prix des matières premières. De plus, le FMI et l’OCDE estiment que l’inflation mondiale devrait se maintenir encore longtemps en dessous des moyennes d’avant 2008. En d’autres termes, l’ère de faible inflation deviendra une ère d’inflation plus faible encore.

    Qu’en est-il des énormes facilités quantitatives (la planche à billets) déployées récemment ? La Banque d’Angleterre a injecté 325 milliards de dollars dans l’économie britannique depuis le début de la crise, la Fed a élargi la base monétaire américaine de près de 1 billion de dollars et la Banque Populaire de Chine a généré un montant record de 1,4 billion de dollars de prêts. Ces montants représentent à eux seuls 4% du PIB mondial. Cela signifie surement que l’inflation est juste au coin de la rue à moins que l’argent ne soit retiré des circuits rapidement, n’est-ce pas ?

    Pour celles et ceux qui ont pris quelques cours sur la théorie quantitative de la monnaie, cela paraît une conclusion plausible. La théorie quantitative met en évidence le fait qu’une hausse du niveau général des prix entraine une hausse proportionnelle des réserves monétaires. Donc, si les réserves monétaires mondiales ont augmenté de 5% dans l’année écoulée, il s’en suivra peu après une augmentation du niveau général des prix mondiaux de 5%.

    Mais, ainsi que John Maynard Keynes s’évertuait à le répéter, la théorie quantitative de la monnaie ne se vérifie qu’en situation de plein emploi. S’il se trouve des capacités inutilisées dans l’économie, une part de quelque augmentation de la quantité de monnaie sera utilisée pour renforcer la production plutôt que pour acheter la production déjà existante.

    Ce n’est qu’une partie de l’histoire, cependant. Par « quantité de monnaie », les experts entendent généralement M3, une mesure élargie qui comprend les dépôts en banque. Inonder les banques avec l’argent de la banque centrale n’est en aucun cas une garantie que les dépôts, qui proviennent soit de l’emprunt soit du prêt d’argent, augmenteront dans les mêmes proportions.

    Dans les années 90, la Banque Centrale Japonaise a injecté des sommes énormes dans les banques afin de dynamiser la réserve monétaire. Il est arrivé que les réserves de la Banque Centrale augmentent de 35% en un an ; pour autant, le M3 n’a augmenté que de 7%. Les chiffres européens et américains montrent que le M3 a baissé tout au long de 2009, malgré des taux d’intérêt exceptionnellement bas et des facilités quantitatives.

    Ce qui est important n’est pas de faire marcher la planche à billets, mais de dépenser l’argent. C’est lorsqu’il est dépensé que l’argent cesse d’être un tas de papier inutile. Une banque centrale peut imprimer de la monnaie, mais elle ne peut garantir que l’argent qu’elle imprime sera dépensé. Il peut s’entasser dans les coffres des banques ou dans les comptes épargne, ou il peut entrainer des bulles financières. Mais dans de tels cas, les réserves de monnaie augmentent peu ou pas du tout. L’argent neuf ne fait que remplacer le vieux, lequel a disparu dans l’effondrement économique.

    C’est la raison pour laquelle les chiffres officiels prévoient des taux d’inflation extrêmement bas pour les années à venir, malgré les plans de relance budgétaire et monétaire. Mais cela devrait être un signal d’avertissement : dire qu’avec un chômage bien plus élevé comme il l’est actuellement, l’inflation devrait rester faible revient à dire qu’il n’y aura pas de rétablissement dans les cinq prochaines années. Après tout, lorsque les économies se remettent d’une récession, elles connaissent généralement une croissance supérieure à la moyenne. Ce qui revient à dire que les prix aussi suivraient cette tendance. Le fait qu’il n’y ait pas de preuve tangible de l’augmentation des prix signifie qu’il n’y a pas de preuve tangible d’un rétablissement économique.

    Nos économies sont encore sous respirateur. Arrêter le plan de relance maintenant pourrait tuer le patient. Parler de risques inflationnistes est alarmiste. Nous devrions plutôt nous concentrer sur les moyens de rétablir le patient.

    Bien sur, les économies ne sont pas toutes au même stade de leur convalescence, et la croissance plus rapide de certaines régions comme par exemple la Chine et l’Inde aidera les plus fragiles comme l’Europe et l’Amérique. Mais, à moins que des preuves plus évidentes d’un redressement n’émergent au cours du prochain trimestre, les responsables Européens et Américains devraient se préparer à accélérer et à élargir leurs programmes de dépenses. Dans le cas contraire, leur économie risque de rester paralysée par la récession.

    Robert Skidelsky, a member of the British House of Lords, is Professor emeritus of political economy at Warwick University, author of a prize-winning biography of the economist John Maynard Keynes, and a board member of the Moscow School of Political Studies.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats


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