• Le faux argument des banques

    CHRONIQUE DU CERCLE DES éCONOMISTESPAR   Jean-Paul POLLIN

    Le faux argument   des banques  

    La communauté financière se mobilise pour faire part de son inquiétude : les projets de durcissement de la régulation bancaire, notamment des exigences en fonds propres, comporteraient un risque de renchérissement du coût du crédit. Ce qui pèserait sur l’investissement et fragiliserait la reprise de l’activité économique.En apparence, la justification de cette thèse est simple et convaincante. On sait que les fonds propres sont une source de financement plus onéreuse que la dette ; si donc les banques doivent à l’avenir en mobiliser un montant plus élevé en proportion des crédits qu’elles distribuent, cela fera augmenter le taux de ces crédits et en réduira le volume.Cet argument repose pourtant sur une erreur de raisonnement. Car il suppose que le coût des fonds propres, comme celui des autres ressources bancaires (obligations, certificats de dépôts…) est donné indépendamment de la structure de financement. Or l’augmentation de la part des fonds propres, c’est-à-dire la réduction du levier, parce qu’elle diminue le risque des banques, doit logiquement réduire les rendements requis par les apporteurs de capitaux, actionnaires ou prêteurs. Sous certaines conditions, le moindre coût des différents types de capitaux compense strictement l’effet de composition, c’est-à-dire de l’accroissement de la source la plus onéreuse.Ce n’est là qu’une transposition du fameux théorème de Modigliani et Miller, que tout étudiant en finance se doit de connaître, et qui énonce que dans un monde de marchés financiers parfaits, le coût du capital d’une entreprise, c’est- à-dire le coût moyen pondéré de ses financements, est indifférent à la structure de ses passifs. On sait que ce théorème a donné lieu à une littérature considérable qui a cherché à le contester en remettant en cause ses principales hypothèses (absences de coûts de transactions, de distorsions fiscales, d’asymétries d’information). Il n’en reste pas moins une référence incontournable en finance d’entreprise. De sorte que l’on peut se demander pourquoi il n’est presque jamais évoqué lorsqu’il est question de structure financière et de coût du capital bancaire.Cela tient pour l’essentiel à une raison singulière : les coûts des ressources bancaires sont sans doute peu sensibles au levier, donc au risque bancaire parce que les apporteurs de capitaux savent qu’ils bénéficient d’une garantie publique, l’expérience des deux dernières années ayant achevé de les en convaincre. Un renforcement de la structure financière des banques diminue d’autant moins les risques qu’ils portent, et donc les rendements qu’ils exigent, que ces risques sont implicitement pris en charge par la collectivité. Pour le dire autrement, il est exact que l’accroissement des fonds propres va provoquer une augmentation du coût du crédit parce qu’il réduira les transferts que les actionnaires, et surtout les créanciers des banques, tirent de l’assurance qui leur est offerte gratuitement ou à trop faible coût.Dès lors, savoir si les inquiétudes de la communauté financière sont légitimes se ramène à cette question : est-il normal de continuer à subventionner tous les crédits (surtout les plus risqués) par le biais des garanties dont disposent les institutions financières (surtout les plus grandes et plus complexes) ? La réponse est évidemment négative et il est donc souhaitable de corriger l’incitation qu’ont actuellement les banques à choisir un levier trop élevé. Le durcissement des exigences en fonds propres est un moyen, parmi d’autres, d’y parvenir.Bien entendu, l’Etat peut avoir de bonnes raisons de subventionner certains types de crédits. Lorsque ceux-ci financent des investissements qui comportent des externalités, comme dans le cas de la recherche & développement ou des infrastructures. Ou encore lorsque l’on veut, pour des motifs sociaux, favoriser l’accès à la propriété, à l’emploi… Cela peut se faire selon des formes très diverses : bonifications d’intérêt, déductions fiscales des intérêts, mise en place de financements privilégiés. Mais dans tous ces cas, on cible des affectations ou des emprunteurs particuliers, en évitant d’offrir à tout type de crédit un avantage économiquement injustifié, éventuellement contre- productif, et qui se paie par une instabilité du système financier.La communauté bancaire peut donc être rassurée. Ses craintes ne sont pas fondées : pourvu qu’il ne soit pas imposé trop brutalement, le renforcement des fonds propres n’aura pour conséquence que de porter le coût du risque de crédit à son niveau approprié. Cela ne peut nuire ni au financement de l’économie ni à la croissance.

    Jean-Paul Pollin est professeur à l’université d’Orléans.

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