• Le logement, une affaire surréaliste

    Le logement, une affaire surréaliste

    En 1991, au moment du passage à l’économie de marché, chaque citoyen russe a eu la possibilité de devenir propriétaire de son logement, sans contrepartie financière. Cette possibilité a été prorogée – pour le meilleur ?

    25.02.2010 | Anna Garanenko | Izvestia

    A ce jour, plus de 70 % des logements du pays sont passés aux mains du privé. Le processus de “privatisation gratuite”, censé être limité dans le temps, aurait dû prendre fin au 1er janvier 2010. Passé ce délai, les appartements allaient devoir être achetés à l’Etat. Cependant, la “période de gratuité” a d’abord été étendue jusqu’au 1er mars 2010, et enfin au 1er mars 2013. La générosité d’une telle mesure n’est qu’apparente, et les avis sont partagés sur la question. Les adversaires de cette prolongation y voient une manœuvre politique et réclament une révision des délais.

    A l’époque soviétique, l’ensemble du parc immobilier appartenait à l’Etat ; en 1991, le nouvel Etat russe a décidé que tout citoyen avait le droit de faire du logement qu’il occupait sa propriété, sans contrepartie financière, droit qu’il ne pouvait faire valoir qu’une fois. Cela lui permettait ensuite de vendre, léguer ou offrir librement son logement. Mais, sur le moment, personne n’a pensé à préciser aux propriétaires novices que le fait de posséder un bien immobilier entraînait tout un tas d’inconvénients, notamment qu’ils allaient désormais devoir payer des impôts et réaliser les travaux à leurs frais. Cela a donné naissance à une importante classe de propriétaires pauvres, qui, tout en possédant un logement d’une valeur de plusieurs dizaines de milliers de dollars, qui deviendraient vite plusieurs centaines de milliers [dans les grandes villes], étaient incapables de payer leurs charges.

    Pour la députée Galina Khovan­skaïa, la prolongation était indispensable. Avec la crise [qui a stoppé de nombreux chantiers], quantité de citoyens qui étaient depuis longtemps sur liste d’attente pour obtenir un appartement d’Etat [dont ils auraient ensuite pu devenir gratuitement propriétaires] ont vu leurs espoirs déçus. Les habitants d’immeubles insalubres n’ont pas non plus réussi à être relogés. Tous ces gens n’ont jamais eu la possibilité de privatiser leur appartement. Et que dire de ceux qui vivent en foyer [solution de fortune encore répandue dans les grandes villes] ? Il a fallu attendre l’année dernière pour que la Cour suprême autorise la privatisation des chambres des foyers. Mais les décisions de justice peuvent prendre des années.

    En outre, dans certaines familles, on ne parvient pas à s’entendre. Il y a encore des personnes âgées qui espèrent le retour du pouvoir soviétique. Imaginez une famille de cinq personnes qui se partage un appartement [il est très fréquent que deux ou trois générations vivent sous le même toit] : ils sont d’accord pour lancer la procédure de privatisation, sauf le grand-père. Or il faut la signature de tous. Dans certaines familles, cela empoisonne les relations.

    Pour l’Etat, cette privatisation est une bonne affaire. Aujourd’hui, celui qui se rend propriétaire d’un logement le fait en connaissance de cause, conscient de ses obligations, pas comme au début des années 1990, lorsqu’est apparue la classe des propriétaires pauvres. L’Etat n’a plus à entretenir les immeubles et perçoit en outre une taxe foncière. Pourtant, il faut encadrer ce processus. Depuis le 1er mars 2005, les critères pour figurer sur une liste d’attente pour l’attribution d’un logement ont changé : il ne suffit plus d’être trop petitement logé, il faut aussi avoir de faibles ressources. Il est donc logique, dans de tels cas, que ceux qui vont se voir attribuer un appartement ne puissent pas prétendre en devenir propriétaires. Il faut leur expliquer qu’ils resteront locataires de l’Etat.

    La réforme des syndics est quasiment au point mort

    Pour Leonid Bandorine, expert auprès de l’Institut d’économie urbaine, ne pas mettre fin à la privatisation gratuite revient à faire perdurer le socialisme. Pour l’essentiel, les choses ont été réglées il y a vingt ans. Les citoyens ont eu le temps de réfléchir et d’assumer leurs responsabilités. On entend dire que ceux qui ont obtenu un appartement récemment n’auront pas eu le temps de profiter de la privatisation. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Nous vivons dans de nouvelles conditions, il faut désormais payer, ne serait-ce que la moitié de la valeur du bien sur le marché. Sinon, c’est de l’abus.

    Quant à Viktor Pleskatchevski, président de la Commission de la propriété à la Douma, il considère que la poursuite de la privatisation gratuite empêche la création d’un véritable fonds locatif municipal [équivalent de nos HLM] bon marché. Les pouvoirs publics ont besoin de ce type de logements afin d’assurer leur devoir constitutionnel, qui est de loger les personnes dotées de peu de ressources. Il y a aussi ceux qui devront attendre très longtemps avant de pouvoir acheter, pour ne pas dire qui n’y parviendront jamais, même avec un prêt. L’Etat se doit de ne pas les abandonner.

    Par ailleurs, la situation du logement est parfois surréaliste : il existe des immeubles dont 80 % des appartements appartiennent à des particuliers, les 20 % restants étant propriété de la municipalité. Les propriétaires sont prêts à verser des charges pour avoir une concierge, mais les 20 % de locataires ne veulent même pas entendre parler de payer pour le ménage dans les parties communes. Mais – et c’est autrement plus grave que l’état du hall d’entrée –, il s’agit surtout de savoir qui est responsable de la sécurité des lieux. Un immeuble est un édifice très complexe du point de vue technique. Il faut protéger les conduites d’eau contre le gel, entretenir les ascenseurs, etc. La réforme des syndics est quasiment au point mort, à cause du fait que tout nouvel immeuble risque de comporter quelques appartements gérés par la mairie, et rien ne vient mettre un terme à cette aberration. Imaginez le nombre de conflits qui éclatent parce que les habitants du rez-de-chaussée ne veulent pas payer les réparations de la toiture, tandis que ceux des derniers étages refusent de contribuer à l’entretien des caves.

    Charges

    Les citoyens devenus propriétaires de leur logement peuvent revenir sur leur choix face aux difficultés financières. Outre le fardeau des frais de réparation ou d’entretien, la taxe foncière risque d’être relevée cette année en fonction des prix du marché de l’immobilier. Dans ces conditions, certains propriétaires préfèrent revenir à un statut de locataire, en déprivatisant leur bien, qui appartiendra à la municipalité. Cette solution restera possible jusqu’en 2013.

     

    OUI surréaliste


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :