• Le manifeste des économistes atterrés

    Le manifeste des économistes atterrés

    Une prise de position forte et remarquablement argumentée d’économiste « anti-libéraux » a commencé à circuler et à être très largement signée, sous le titre de « manifeste des économistes atterrés », accessible notamment via ce lien . J’ai immédiatement signé ce manifeste, en mentionnant toutefois une réserve. D’autres ont fait de même, avec diverses réserves qui ne remettent pas en cause les qualités et la force globales du texte, qui contient d’une part une critique de fond de dix postulats ou « fausses évidences » de l’économisme ambiant, et d’autre part un ensemble de propositions crédibles à opposer à la pensée unique libérale. Il s’agit donc d’une avancée collective incontestable. Ma réserve porte sur la référence selon moi excessive à la croissance.

    La tonalité générale du texte est en effet que l’un des grands défauts des logiques néolibérales est qu’elles nous privent de croissance, vue comme l’un des principaux moyens de sortie de crise et de progrès social. Or je ne crois pas que là soit le problème du néolibéralisme et de la financiarisation excessive. Il est exact que ces logiques sont néfastes pour la croissance en Europe, mais je défends (avec d’autres) l’idée que la recherche de la croissance est devenue néfaste et que très probablement la croissance prendra fin dans les pays « riches » dans les années ou décennies à venir, qu’on la poursuive ou pas. C’est l’objet d’un livre à paraître début octobre, sous le titre « Adieu à la croissance ».

    Pour revenir au texte lui-même, voici les indices de mon appréciation, sur la base d’extraits que je commente brièvement à chaque fois.

    Fausse évidence n° 2 : LES MARCHES FINANCIERS SONT FAVORABLES A LA CROISSANCE ECONOMIQUE

    « … Cette situation déséquilibrée conduit à des exigences de profit déraisonnables, car elles brident la croissance économique… »

    On en conclut selon moi qu’il est raisonnable de ne pas brider la croissance.

    « … Le freinage simultané de l’investissement et de la consommation conduit à une croissance faible et à un chômage endémique… »

    On en conclut à mon sens que les marchés financiers sont condamnables notamment parce qu’ils réduisent la croissance, et que le chômage résulte d’abord des pannes de croissance.

    FAUSSE EVIDENCE N° 4 : L’ENVOLEE DES DETTES PUBLIQUES RESULTE D’UN EXCES DE DEPENSES

    « … l’effritement des recettes publiques, du fait de la faiblesse de la croissance économique sur la période, et de la contre-révolution fiscale menée par la plupart des gouvernements depuis vingt-cinq ans. »

    On en conclut que l’une des deux grandes causes de la dette publique étant une croissance trop faible, il nous faut aller vers une croissance plus forte pour en sortir.

    FAUSSE EVIDENCE N°5 : IL FAUT REDUIRE LES DEPENSES POUR REDUIRE LA DETTE PUBLIQUE

    « … La dynamique de la dette dépend en toute généralité de plusieurs facteurs: le niveau des déficits primaires, mais aussi l’écart entre le taux d’intérêt et le taux de croissance nominal de l’économie. »… « Mais le taux de croissance de l’économie lui-même n’est pas indépendant des dépenses publiques: à court terme l’existence de dépenses publiques stables limite l’ampleur des récessions (« stabilisateurs automatiques »); à long terme les investissements et dépenses publiques (éducation, santé, recherche, infrastructures…) stimulent la croissance. »

    On en déduit qu’il faut vraiment de la croissance sans fin pour rétablir une bonne dynamique de la dette et que l’un des grands mérites des dépenses publiques est de contribuer à la croissance.

    FAUSSE EVIDENCE N°6: LA DETTE PUBLIQUE REPORTE LE PRIX DE NOS EXCES SUR NOS PETITS-ENFANTS

    « … Les réductions d’impôt et de cotisations se sont multipliées (sur les bénéfices des sociétés, sur le revenu des particuliers les plus aisés, sur les patrimoines, sur les cotisations patronales…), mais leur impact sur la croissance économique est resté très incertain. Ces politiques fiscales anti-redistributives ont donc aggravé à la fois, et de façon cumulative, les inégalités sociales et les déficits publics. »

    On en déduit que l’un des critères de jugement des politiques fiscales est leur impact sur la croissance.

    FAUSSE EVIDENCE N°9: L’EURO EST UN BOUCLIER CONTRE LA CRISE

    « … Depuis 1999 la zone euro a connu une croissance relativement médiocre… Le cadre de politique économique de la zone euro, qui tend à imposer des politiques macroéconomiques semblables pour des pays dans des situations différentes, a élargi les disparités de croissance entre les Etats membres…. Les excédents commerciaux allemands pèsent sur la croissance des autres pays. »
    On en conclut que décidément, la croissance est le grand critère d’appréciation de tout : politiques monétaires, finance, fiscalité…

    Il s’agit donc d’un texte aussi profondément antilibéral que profondément croissanciste. Mais de fait, dans le milieu des économistes, l’immense majorité des anti-libéraux convaincus est « génétiquement » croissanciste. J’emploie ici la référence à la génétique avec un sens métaphorique : celui qu’utilise la théorie économique dite « évolutionniste » lorsqu’elle compare les « routines » à des gènes transmissibles… Or il reste vrai, bien que les choses évoluent vite, que parmi les « routines » de la profession des économistes et de l’enseignement de l’économie, la croissance a été intégrée depuis des décennies comme la grande condition de tout progrès social. L’adjonction très formelle de quelques allusions « vertes » dans ce texte ne change pas grand-chose.
    Cela ne doit pas empêcher alliances et convergences, c’est même indispensable pour sortir des crises, mais autant être clair sur ce qui subsiste de différences et en profiter pour mener des débats tranquilles entre proches sur les voies de sortie. Des débats qui gagneraient à ne pas être réduits au seul « cercle des économistes ».
    Mais d’abord, lisez et signez le manifeste, c’est bien plus important que mes réserves !


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