• Le moment est venu d'assagir le marché financier !

    Le moment est venu d'assagir le marché financier !

    Joseph E. Stiglitz

    NEW-YORK – Il n'y a pas si longtemps nous pouvions dire : "Nous sommes tous devenus keynésiens". Le secteur financier et son idéologie favorable à l'économie de marché avaient conduit le monde au bord de la ruine, il était évident que le marché n'est pas auto-correcteur, la dérégulation était un sombre échec.

    Les "innovations" de la finance moderne n'ont pas amélioré l'efficacité à long terme, n'ont pas dopé la croissance ou apporté davantage de richesse au bénéfice de tous. En réalité elles ont été conçues pour contourner les normes comptables et échapper aux impôts nécessaires pour financer les investissements publics en matière d'infrastructure et de technologie (comme Internet) qui sous-tendent la croissance réelle et non la croissance fantôme que promeut le secteur financier.

    Le secteur financier a pontifié non seulement sur la manière de créer une économie dynamique, mais aussi sur la manière de faire face à une récession (dont d'après lui seul l'Etat est la cause, et en aucun cas le marché). Chaque fois qu'une économie entre en récession, les revenus chutent et les dépenses (par exemple les indemnités chômage) augmentent, tandis que les déficits se creusent.

    Les faucons de la lutte contre le déficit proclament que l'Etat doit donner la priorité à l'élimination du déficit, de préférence en diminuant les dépenses. La réduction du déficit doit restaurer la confiance, ce qui fait revenir les investissements et en conséquence la croissance. Mais aussi logique que soit ce raisonnement, l'histoire l'a infirmé à plusieurs reprises.

    Quand le président américain Herbert Hoover a essayé cette recette, cela a contribué à faire de la chute de la Bourse de 1929 la Grande dépression. Lorsque le FMI a fait la même chose en Asie de l'Est en 1997, le ralentissement s'est transformé en récession, et la récession en dépression.

    Le raisonnement qui sous-tend ces épisodes se fonde sur une analogie erronée. Un ménage dont la dette est supérieure à sa capacité de remboursement doit réduire ses dépenses. Mais lorsqu'un Etat fait de même, la production et les revenus diminuent, le chômage augmente et sa capacité de remboursement peut diminuer. Ce qui est vrai au niveau d'une famille, ne l'est pas au niveau d'un pays.

    Il existe un argument plus sophistiqué en faveur de la priorité à la lutte contre le déficit : la hausse des dépenses de l'Etat entraîne celle des taux d'intérêt, ce qui fait fuir l'investissement privé. En période de plein emploi c'est un souci légitime, mais pas maintenant. Les taux d'intérêt à long terme étant extraordinairement bas, aucun économiste sérieux n'avance actuellement cet argument.

    En Europe, notamment en Allemagne et dans certaines régions des USA, le déficit budgétaire et la dette de l'Etat augmentent et il en est de même des appels à davantage d'austérité. De nombreux pays semblent se diriger dans cette direction, mais étant donné la fragilité du redémarrage, le résultat sera désastreux. La croissance diminuera, l'Europe et/ou l'Amérique pourraient même retomber dans la récession.

    Les dépenses en faveur de la relance - l'épouvantail favori des faucons de la lutte anti-déficit - ne sont pas la cause de la majeure partie du déficit et de la dette. Elle résulte des "stabilisateurs automatiques" - les baisses d'impôt et de l'accroissement des dépenses qui accompagnent automatiquement les fluctuations économiques. Aussi, à l'image de l'austérité qui mine la croissance, la réduction de la dette sera au mieux marginale.

    Les économies keynésiennes ont fonctionné : si ce n'étaient les mesures de relance et les stabilisateurs automatiques, la récession aurait été plus grave et plus longue et le chômage plus important. Cela ne veut pas dire qu'il faut se désintéresser du niveau de la dette, mais c'est la dette à long terme qui compte.

    C'est une recette keynésienne toute simple : mettre fin aux dépenses improductives comme les  guerres en Afghanistan et en Irak et les plans de sauvetage inconditionnel des banques qui ne relancent pas leurs prêts - au profit d'investissements plus rentables. Deuxièmement, encourager les dépenses et promouvoir l'équité et l'efficacité en favorisant les entreprises qui réinvestissent en diminuant leur fiscalité, tout en augmentant celle des autres. Ou alors augmenter les impôts sur les bénéfices issus de la spéculation (par exemple dans l'immobilier) et sur les émissions de carbone et les sources d'énergie les plus polluantes, tout en diminuant les impôts des faibles revenus.

    D'autres mesures vont dans le même sens. Ainsi l'Etat pourrait soutenir les banques qui prêtent aux petites et moyennes entreprises, car elles sont la principale source de création d'emploi - ou créer de nouvelles institutions financières destinées à cela, plutôt que d'aider les grandes banques qui font de l'argent avec les produits dérivés et adoptent des pratiques abusives en ce qui concerne les cartes de crédit.

    Le marché financier est parvenu à instituer un système qui le conforte dans son fonctionnement : avec un marché des capitaux entièrement libre, un petit pays peut à moment donné être inondé sous un flux de capitaux pour devoir immédiatement après faire face à des taux d'intérêt élevés ou bien à une fermeture du robinet financier. Dans cette situation, les petits pays n'ont pas le choix, ils doivent subir le diktat du marché financier face à l'austérité pour éviter la fuite des capitaux. 

    Mais le marché financier est un maître capricieux et tyrannique. Le lendemain du jour où l'Espagne a annoncé son programme d'austérité, ses obligations chutaient. Le problème n'était pas dû à un manque de confiance dans les promesses du gouvernement, mais la certitude qu'il allait s'y tenir et que ça allait réduire la croissance et augmenter le chômage qui avait déjà atteint le taux intolérable de 20%. Autrement dit, après avoir entraîné le monde au bord de l'effondrement économique, le marché financier dit maintenant à des pays comme la Grèce et l'Espagne : malheur à vous si vous diminuez les dépenses, et malheur à vous si vous ne les diminuez pas !

    La finance n'est qu'un moyen, elle ne constitue pas un objectif ; elle est censée servir les intérêts du reste de la société, et non l'inverse. Il ne sera pas facile de faire entendre raison au marché financier, mais on peut et on doit y parvenir avec une combinaison d'impôts et de régulation - et si nécessaire avec l'intervention de l'Etat pour colmater certaines brèches, ainsi qu'il le fait déjà en ce qui concerne le crédit aux petites et moyennes entreprises.

    Il n'est pas étonnant que le marché ne veuille pas entendre raison. Il apprécie la manière dont les choses ont fonctionné jusqu'à présent. Pourquoi en serait-il autrement ? Dans les démocraties corrompues il a les moyens de s'opposer au changement. Heureusement, les citoyens européens et américains sont à bout de patience. Le processus de régulation des marchés est lancé, mais il reste beaucoup à faire.

    Joseph Stiglitz est prix Nobel d'économie et professeur à l'université de Colombia à New-York. Son dernier livre, Le triomphe de la cupidité, existe également en anglais, en allemand, en japonais et en espagnol.

    Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz


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