• Le mythe de la croissance autoritaire

    Le mythe de la croissance autoritaire

    Dani Rodrik

    CAMBRIDGE – Il y a peu, quelques centaines d’activistes pro-démocratie se sont réunis sur une place de Moscou un samedi matin pour protester contre les restrictions du gouvernement sur la liberté de rassemblement. Ils brandissaient des pancartes sur lesquelles était inscrit « 31 », en référence à l’Article 31 de la Constitution russe qui garantit la liberté de rassemblement. Ils furent rapidement encerclés par la police qui tentât d’interrompre la manifestation. Un critique réputé du Kremlin et quelques autres furent alors précipitamment trainés dans un véhicule de police et emmenés.

    Des évènements comme celui-ci sont presque quotidiens en Russie où le Premier ministre Vladimir Poutine dirige le pays d’une main ferme, et où la persécution d’opposants au gouvernement, les violations des droits de l’homme et les abus judiciaires sont devenus la routine. A une époque où la démocratie et les droits de l’homme sont devenus la norme mondiale, de telles transgressions ne contribuent en rien à améliorer l’image de la Russie. Les dirigeants autoritaires comme Poutine le comprennent bien, mais ils considèrent que cela représente un prix acceptable à payer pour exercer un pouvoir débridé sur leur pays.

    Ce que des dirigeants comme Poutine comprennent moins est que leurs politiques compromettent aussi l’avenir économique de leur pays et leur statut économique global.

    La relation entre la politique d’une nation et ses perspectives économiques est un des sujets les plus fondamentaux – et des plus étudiés – des sciences sociales dans leur ensemble. Quelle est la meilleure situation pour la croissance économique : une main directive forte, libérée des pression de la concurrence politique ou une pluralité d’intérêts concurrents qui nourrit l’ouverture à de nouvelles idées et à de nouveaux acteurs politiques ?

    Des exemples est-asiatiques (Corée du sud, Taiwan, Chine) semblent appuyer la première proposition. Mais comment alors peut-on expliquer le fait que presque tous les pays riches – à l’exception de ceux qui doivent leur richesse à leurs seules ressources naturelles – sont des démocraties ? L’ouverture politique devrait-elle précéder, plutôt que découler de la croissance économique ?

    A l’étude systématique des évidences historiques, plutôt que des cas individuels, il semble bien que l’autoritarisme ait peu de lien avec la croissance économique. Pour chaque régime autoritaire parvenu à une croissance rapide, il s’en trouve plusieurs qui ont stagné. Pour chaque Lee Kuan Yew de Singapour, il y a de nombreux Mobutu Sese Seko du Congo.

    Les démocraties réussissent non seulement mieux que les dictatures en termes de croissance économique à long terme, mais aussi dans de nombreux autres domaines majeurs. Elles assurent une plus grande stabilité économique, qui se mesure aux fluctuations à la hausse ou à la baisse des cycles économiques. Elles parviennent mieux à s’ajuster aux chocs économiques externes (tel que le déclin des termes d’échange ou l’arrêt soudain des afflux de capitaux). Elles génèrent plus d’investissement en capital humain – santé et éducation. Et elles produisent des sociétés plus équitables.

    Les régimes autoritaires, à l’inverse, finissent par produire des économies aussi fragiles que leur système politique. Leur potentialité économique, lorsqu’elle existe, repose sur la puissance de dirigeants individuels, ou sur des circonstances favorables mais temporaires. Ils ne peuvent aspirer à une innovation économique soutenue ou à une suprématie économique mondiale.

    A première vue, la Chine apparaît comme une exception. Depuis la fin des années 70, à la fin des expérimentations désastreuses de Mao, la Chine avait extrêmement bien réussi, avec des taux de croissance économique inégalés. Même si elle a démocratisé certains des processus décisionnaires locaux, le Parti Communiste Chinois contrôle fermement la politique nationale et le paysage de la situation des droits de l’homme est embrumé par de fréquents abus.

    Mais la Chine demeure aussi un pays comparativement pauvre. Sa progression économique future dépendra en grande partie de sa capacité à gérer l’ouverture de son système politique à la concurrence, de la même manière qu’elle a ouvert son économie. Sans cette mutation, le manque de mécanismes institutionnalisés pour exprimer et organiser la dissidence produira à terme des conflits qui dépasseront la capacité du régime à les réprimer. Tant la stabilité politique que la croissance économique devraient en souffrir.

    Mais la Russie et la Chine sont, malgré tout, deux importantes et puissantes économies. Leur exemple peut inciter d’autres dirigeants ailleurs dans le monde à croire qu’ils peuvent espérer une expansion économique tout en resserrant l’étau sur l’opposition politique intérieure.  

    Prenons l’exemple de la Turquie : une puissance économique naissante au Moyen-Orient  qui semblait destinée jusqu’à récemment à devenir la seule démocratie musulmane de la région. Au cours de son premier mandat, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan avait réduit certaines des restrictions imposées aux minorités kurdes et fait voter des réformes permettant au système judiciaire turc de s’aligner sur les normes européennes

    Mais plus récemment, Erdogan et ses alliés ont lancé une campagne à peine déguisée pour intimider leurs opposants et renforcer le contrôle du gouvernement sur les médias et les institutions publiques. Ils ont incarcéré des centaines d’officiers militaires, d’universitaires et de journalistes sous de fausses accusations, soit pour avoir semer la terreur ou fomenter un coup d’état. Les mises sur écoute et le harcèlement des opposants à Erdogan se sont tellement généralisés que certains estiment que le pays est devenu une « république de la terreur ».

    Ce tournant vers l’autoritarisme est un mauvais signe pour l’économie turque, malgré la force de ses fondamentaux. Il aura des effets corrosifs sur la qualité des choix politiques du pays ainsi que sur ses prétentions de parvenir à un statut économique mondial.

    Pour trouver de réelles super puissances économiques montantes, nous devrions nous tourner vers le Brésil, l’Inde ou l’Afrique du sud, qui ont déjà accompli leur transition démocratique et pour lesquels une régression parait improbable. Chacun de ces pays connaît des problèmes, bien sur. Le Brésil doit encore recouvrer son complet dynamisme économique et trouver la voie vers une croissance rapide. La démocratie de l’Inde peut être exaspérante dans sa manière de résister au changement économique. Et l’Afrique du sud souffre d’un niveau de chômage incroyablement élevé.  

    Ces défis ne sont pourtant rien en comparaison de la tâche gigantesque de mutation institutionnelle qui attend les régimes autoritaires. Il ne faudra pas s’étonner de voir le Brésil laisser la Turquie mordre la poussière, l’Afrique du sud surpasser le Russie et l’Inde démontrer de meilleures performances que celles de la Chine.

    Dani Rodrik, professeur en économie politique à la John F. Kennedy School of Government de l’université Harvard, est le premier récipiendaire du Prix Albert O. Hirschman du Conseil de Recherche en Sciences Sociales. Son dernier ouvrage : One Economics, Many Recipes: Globalization, Institutions, and Economic Growth (Une économie, plusieurs recettes : globalisation, institutions et croissance économique, ndt).

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats


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