• Le nouveau rêve italien : être fonctionnaire

    Le nouveau rêve italien : être fonctionnaire

    Face à la pénurie de travail, les candidats aux emplois à vie de la fonction publique sont plus nombreux que jamais.

    Cinzia SassoLa Repubblica

    Milan. Le matin, tôt, devant le Forum di Assago, une petite salle de concert aux portes de la ville. De petits groupes de garçons et de filles, d’hommes et de femmes, se pressent devant l’entrée. Ils arrivent en voiture, en bus, en car ou à pied, bien avant l’ouverture. On entend tous les dialectes d’Italie, tous les accents. A y regarder de plus près, on dirait le quart-monde en marche vers le mirage de l’emploi. Il sont 6 500 à accourir de toute l’Italie pour essayer de décrocher ce qui, selon le ministre de la Fonction publique Renato Brunetta, n’intéresse plus personne : un poste de fonctionnaire.

    Emilio Reyneri, enseignant à l’université Bicocca de Milan, estime pour sa part qu’il s’agit là de “la plus haute aspiration des Italiens”. De fait, le rêve de décrocher un emploi à vie semble être redevenu le dernier espoir de tout un peuple. En juin, c’était à Milan, mais, à la mi-mai, 112 000 candidats étaient présentés à la mairie de Naples pour 534 postes à pourvoir. Et ces derniers jours, la mairie de Varèse a reçu 150 candidatures pour un seul poste d’éducateur à temps partiel.

    Un jeune sur trois est à la recherche d’un emploi

    Le peuple des concours est ponctuel. C’est préférable lorsque l’on traverse l’Italie de la Sicile à Milan pour jouer des coudes avec 130 candidats par poste. Maria Teresa, 27 ans, vient de Palerme : “Ce voyage est un investissement, mais je veux vraiment trouver un travail. Et je pense que c’est une grande opportunité.”

    La mairie de Milan souhaitait recruter 50 personnes en contrat à durée indéterminée : 30 en école maternelle et 20 en crèche. Le salaire proposé est de 19 454 euros par an sur treize mois, auxquels s’ajoute une indemnité mensuelle de 46 euros : rien de faramineux. Sur les 6 500 candidats présents pour la présélection, 2 000 ont été retenus pour l’épreuve écrite. “Je viens d’Agrigente [ouest de la Sicile], raconte Giuseppe, 27 ans. J’ai une licence, et je suis prêt à remplir n’importe quelle fonction. Je vis avec mes parents et je voudrais devenir indépendant. Mais je ne trouve que des portes closes.”

    Même les petits organismes sont débordés. Le parc national des Apennins tosco-émiliens croule sous une montagne de 670 dossiers pour seulement 4 places “Toutes sortes de gens nous ont écrit, du comptable au diplomate, en passant par les lycéens, témoigne Alessia, une em­ployée du parc.On s’attendait à des candidatures toscanes, mais on en a reçu énormément du Sud, de Palerme, de Catanzaro, Avellino, Sassari...”

    Selon Paolo Feltrin, enseignant à l’université de Trieste et spécialiste du marché du travail, “nous vivons la première crise économique qui provoque des difficultés réelles depuis 1992. En 1996 et 2001, nous avions déjà subi un ralentissement de l’économie, mais cela n’avait rien à voir avec aujourd’hui. C’est un coup très dur. Et c’est quelque chose de nouveau pour tous ceux qui sont entrés sur le marché du travail ces vingt dernières années. Auparavant, dans le nord de l’Italie, quand on perdait un emploi, on en retrouvait immédiatement un autre, mais ce n’est plus le cas. Désormais, la seule solution consiste à partir à l’étranger ou à tenter sa chance dans les concours administratifs.”

    Les dernières données publiées par l’Institut italien de la statistique sont dramatiques : le chômage a retrouvé les niveaux de 2002, avec un taux de 8,9 %, ce qui représente plus de 2, 22 millions de personnes sans emploi. La situation est encore plus alarmante pour les jeunes : chez les 15-24 ans, une personne sur trois est en recherche d’emploi. En 2009, la différence entre les créations et les destructions d’emploi a été très largement négative, avec 1,27 million de postes en moins.

    Cette course à l’embauche dans la fonction publique ne sera probablement pas la seule conséquence de cette crise. C’est tout le marché du travail, déjà mis à mal par l’explosion des CDD, qui subit de profondes transformations. “Il y a encore peu de temps, on faisait une distinction très nette entre les ‘sales boulots’, c’est-à-dire les postes les plus modestes, pénibles, ennuyeux et sales – que l’on laissait aux immigrés – et les autres”, analyse Luciano Pero, qui enseigne les systèmes d’organisation à l’école polytechnique de Milan.“Aujourd’hui, les Italiens ne sont pas encore prêts à aller récolter des fraises dans le Trentin ou des tomates dans les Pouilles, mais ils se rendent compte que le problème est gigantesque et qu’il va bien falloir l’affronter.”


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :