• Le nouvel Incorruptible

    Lettre de Wall Street

    Le nouvel Incorruptible

    LE MONDE

                Dans l'Amérique actuelle, Eliott Ness ne pourfendrait plus les distillateurs d'alcool, leurs revendeurs et leurs protecteurs, mais les banquiers, les financiers et, là encore, leurs protecteurs. C'est exactement ce que fait Neil Barofsky, et les plus hauts serviteurs de l'Etat au Trésor, dans les agences publiques de supervision bancaire, à la SEC (contrôleur des marchés) et surtout à la Réserve fédérale (Fed, banque centrale), tremblent. Son nom a acquis une certaine célébrité depuis les auditions de la commission spéciale d'enquête de la Chambre sur le renflouement de l'assureur AIG.

    Comme souvent les administrations, la sienne porte un nom barbare : le SigTARP. Il importe seulement de savoir que les trois premières lettres signifient " special inspector general " : Barofsky est l'inspecteur général spécial chargé d'enquêter sur l'utilisation des 700 milliards de dollars de fonds publics utilisés pour le plan de sauvetage de la finance américaine, le TARP.

    Le SigTARP est donc dirigé par une sorte de croisement entre Eva Joly et Laurence Vichnievsky (les deux juges d'instruction au pôle financier du Palais de justice de Paris ayant instruit les grandes affaires politico-financières des années 1990), mais qui disposerait de moyens plus opulents que ceux des juges financiers français, qui finirent par jeter l'éponge. Lui dispose de 110 personnes, dont 40 inspecteurs qui seront bientôt 60. Budget 2010 : 48,4 millions de dollars.

    Sur la page de garde du site Internet, l'annonce, en gras sur fond rouge, est immanquable : " Si vous êtes au courant d'une fraude, d'un gaspillage, d'un abus, d'une mauvaise gestion ou d'une déformation des faits liés au TARP, prière de nous contacter au... " La délation garde son charme.

    A 40 ans, Barofsky a déjà une carrière fournie. En 2005, dirigeant la division des fraudes financières et boursières du bureau du procureur de l'Etat de New York, c'est lui qui avait enquêté sur l'affaire Refco : la faillite frauduleuse (2,5 milliards de dollars de cavalerie) du premier courtier indépendant des marchés à terme, introduit en Bourse par Goldman Sachs et le Crédit suisse. Il avait fait condamner son PDG Philip Bennett - qui avait dissimulé la dette de Refco aux autorités et à ses clients - à seize ans de prison ; le président, Tone Grant, à dix ans, et le chef du département juridique, Joseph Collins, à sept. Barofsky a aussi passé huit ans à traquer les trafiquants de drogue colombiens, en particulier ceux qui entretenaient des liens avec la guérilla des FARC.

    Entré en fonctions le 15 décembre 2008, ce démocrate de toujours dit avoir été surpris de sa désignation à la tête du SigTARP sous George Bush. L'ex-secrétaire au Trésor républicain, Hank Paulson, tenta de le soumettre à son contrôle. Sans succès. Son homologue sous Barack Obama, Tim Geithner, n'en a même pas eu la velléité.

    Barofsky a obtenu d'exiger des banques un engagement sous serment à lui fournir tous les éléments comptables de l'utilisation des fonds du TARP. Le Trésor n'aime pas qu'on lui torde le bras, mais a jugé moins risqué d'accepter que de refuser. " Neil n'a pas peur de mener l'enquête jusqu'à son terme, quel qu'il soit ", explique, au New York Times, Antony Barkow, qui a travaillé avec lui au bureau du procureur de l'Etat de New York. Regard perçant, poil dru, mâchoires serrées, il est de ces hommes qui ne se laissent pas intimider par les puissants ; au contraire, traquer leurs éventuelles turpitudes l'excite. Bref, le genre à ne pas se faire que des amis, mais à avoir beaucoup d'admirateurs. Les Américains adorent. Barofsky a publiquement accusé Paulson d'avoir menti à l'opinion sur la situation réelle de l'économie américaine avant l'effondrement de Lehman Brothers, en septembre 2008. Il a pris la main dans le sac un groupe de cadres supérieurs de l'assureur AIG, qui s'étaient engagés à restituer 45 millions de dollars sur leurs bonus alloués après le renflouement de leur entreprise et avaient oublié d'en restituer la moitié. Aujourd'hui, il envisage l'ouverture d'une enquête sur la Réserve fédérale de New York, qui aurait sciemment caché au public, à la SEC et à ses propres services certains documents sur le renflouement de l'assureur.

    Dans le rapport qu'il a rédigé en novembre 2009, auquel personne n'avait alors fait attention, il accuse la Fed d'avoir permis à AIG, que l'Etat américain venait de nationaliser de fait, de rembourser les pertes sur les produits dérivés de dette de ses clients, grandes banques américaines et internationales, " sans coupe de cheveux ". Autrement dit : sans même chercher à négocier avec les banques un accord plus favorable aux contribuables américains. Il était possible de mieux protéger le Trésor des intérêts bancaires, conclut le rapport.

    Lors de son audition devant la commission d'enquête parlementaire, Barofsky a réitéré son propos. Pour l'accréditer, il a livré de nouvelles informations. Ainsi, lors d'une négociation avec huit banques, a-t-il raconté, UBS était prête à concéder 2 % sur la somme qui lui serait remboursée si les autres l'acceptaient aussi. " Mais elles voulaient toutes 100 %. " Il a aussi expliqué que " le régulateur français nous a fait savoir qu'il accepterait une transaction si les autres étaient d'accord. On ne saura jamais si cela aurait marché parce que cette négociation n'a pas été menée ". Au moins deux banques françaises, la Société générale et Calyon, filiale du Crédit agricole, ont fait l'objet de ces remboursements sur lesquels enquête le nouvel Incorruptible de la finance américaine. Si vous avez une information, appelez Neil.

    Sylvain Cypel


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