• Le pdg et sa part du gâteau

    Le pdg et sa part du gâteau

    Lucian Bebchuk, Martijn Cremersand Urs Peyer

    CAMBRIDGE – Il y a actuellement un grand débat sur le niveau de rémunération des dirigeants des entreprises comparé à ceux des employés ordinaires. Mais si cette comparaison est importante à faire, la distribution des revenus entre ces dirigeants eux-mêmes mérite aussi que l'on s'y attarde.

    Dans un travail récent, nous avons étudié la distribution des revenus entre les principaux dirigeants de sociétés américaines cotées en Bourse - elles sont tenues de rendre public les revenus de leurs cinq dirigeants les mieux payés. Notre analyse a porté sur la part revenant au pdg. Nous avons établi qu'elle a augmenté au cours du temps.

    Non seulement le revenu global des cinq dirigeants les mieux payés a augmenté, mais la part relative du pdg dans ce groupe a elle-même augmenté, jusqu'à représenter en moyenne 35% de la somme globale (plus du double du revenu moyen des quatre autres dirigeants les mieux payés).

    Les sociétés dont le pdg a un revenu proportionnellement plus élevé par rapport aux autres hauts revenus rapportent moins à leurs investisseurs. Comparées aux autres sociétés de leur secteur, à valeur comptable identique leur capitalisation boursière est moindre. Leur taux de capitalisation par rapport à leur valeur comptable, ce que les économistes financiers appellent le quotient de Tobin, est un critère qui permet d'évaluer l'utilisation de leur capital par les entreprises.

    Les sociétés qui attribuent une grande part du gâteau des revenus au pdg par rapport aux autres dirigeants sont également moins rentables. Leurs revenus d'exploitation rapportés à la valeur de leurs actifs tendent à être plus faibles.

    Pourquoi ces sociétés rapportent-elles moins à leurs investisseurs ? Nous avons observé que la part de revenu du pdg est liée à différentes facettes de la politique et des résultats de ces sociétés, qui paraissent refléter des problèmes de gouvernance.

    - Elles tendent à prendre de mauvaises décisions en termes d'acquisitions. Quand elles annoncent une acquisition, leur rendement en Bourse – qui traduit la manière dont le marché juge cette acquisition – baisse ou devient souvent négatif.

    - Elles récompensent plus fréquemment que d'autres leur pdg pour des événements dus au hasard. Elles tendent à augmenter le revenu de ce dernier quand les perspectives dans leur secteur d'activité s'améliore pour des raisons qui n'ont rien à voir avec lui (par exemple lorsqu'une compagnie pétrolière bénéficie d'une montée en flèche du prix du pétrole sur les marchés mondiaux). Les économistes financiers considèrent ce surcroît de rémunération lié à un événement fortuit comme un signe de mauvaise gouvernance.

    - Elles ont moins tendance que les autres à considérer le pdg comme responsable en cas de mauvais résultats. Son renvoi est alors moins fréquent, du fait sans doute de la moindre volonté de leurs administrateurs de discipliner le pdg.

    - Enfin, ces sociétés distribuent fréquemment à leur pdg des options financières extrêmement rentables à un moment étrangement bien choisi, celui où leur prix d'exercice est au plus bas du mois de leur attribution au pdg. Ce choix de la date indique le recours à des informations d'initiés ou l'antidatage de ces options.

    Comment expliquer l'ensemble de ces caractéristiques ? Il arrive que la part de certains pdg par rapport aux quatre autres revenus les plus élevées soit particulièrement importante en raison de leurs compétences spécifiques, mais elle est parfois la conséquence de leur excès de pouvoir et d'influence sur le processus de décision de l'entreprise. Leur part de rémunération est alors l'expression d'un problème de gouvernance.

    Soulignons qu'une corrélation positive entre problèmes de gouvernance et part de revenu qui échoit au pdg n'implique pas qu'une rémunération importante de ce dernier soit nécessairement liée à un problème de gouvernance, et encore moins que sa diminution serait bénéfique à l'entreprise. Dans certaines firmes, la part importante qui revient au pdg se justifie par son talent et par l'environnement. Dans ce cas, la diminuer serait néfaste à l'entreprise et à ses actionnaires.

    Néanmoins notre étude montre qu'en moyenne une grosse part du gâteau des revenus allant au pdg peut traduire un problème de gouvernance qui autrement ne serait pas aussi visible. Les investisseurs et les conseils d'administration seraient donc bien inspirés d'examiner de près non seulement le montant total des revenus les plus élevés, mais aussi leur répartition entre les dirigeants.

    Lucian Bebchuk is Professor of Law, Economics, and Finance, and Director of the Program on Corporate Governance at Harvard University. Although he is a consultant to the US government's office of the special master for TARP executive compensation, the views expressed in this article should not be attributed to that office.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz


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