• Le prix de la clarté

    Le prix de la clarté

    Robert Skidelsky

    LONDRES – « La manigance et la ruse des négociants de biens ont produit un tel désordre d’improbité et de filouterie, un tel mystère d’iniquité, et un tel incompréhensible jargon de termes pour l’enrober, comme il n’en avait jamais été connu nulle part ailleurs dans le monde ni à aucune époque.  »  Cette pique de Jonathan Swift lancée au 18ème siècle résonne dans notre monde actuel d’intermédiation financière : aujourd’hui, comme à l’époque, la finance enrobe « son désordre d’improbité et de filouterie » dans un « incompréhensible jargon ». Comme l’a expliqué le président Barack Obama dans un discours prononcé en avril dernier : « De nombreuses pratiques étaient d’une telle opacité et d’une telle complexité que peu de personnes au sein de ces sociétés – ni même les superviseurs– étaient réellement conscientes des énormes paris qui étaient engagés. »

    Mais Swift avait-il raison d’expliquer cette incompréhension par la seule filouterie ? Evidement, c’est un puissant mobile, pas moins en politique qu’en finance. Moins les personnes maitrisent leur sujet, plus facile il est de les tromper. Il y a toujours eu des charlatans : dans son opéra, L’Elisir D’Amore, Donizetti décrit l’un d’eux vantant les mérites d’un philtre d’amour en déblatérant un baratin sans queue ni tête. Mais la récente explosion d’innovation financière n’est pas forcément le produit d’une intention de tromper ou même de faire de l’argent.

    Le cas des poursuites engagées contre Goldman Sachs par la SEC, le gendarme de la Bourse américaine, est intéressant. Le petit prodige de Goldman, Fabrice Tourre, est accusé d’avoir mis au point un produit complexe conçu pour échouer. Son intention était-elle de duper ? Ou s’agit-il du plaisir intellectuel d’avoir engendré une monstruosité (comme l’un de ses courriels l’a décrit), sans égard pour les conséquences ?

    Il semble que le principal motif soit bien la dernière proposition. Ainsi qu’il l’a formulé dans un message électronique : « l’intégralité du système va s’effondrer d’un moment à l’autre… le seul survivant potentiel Fabuleux Fab… au milieu de toutes ces opérations complexes, exotiques, à haut effet de levier qu'il a créées. » Le moteur de Tourre semble avoir été de se montrer plus brillant que les autres  (et bien sur, que son talent lui rapporte plus d’argent).

    Le monde de la finance a toujours été opaque, en dehors même de toute velléité d’arnaquer les investisseurs. La ‘comptabilité à double entrée’ est l’une des plus grandes découvertes de la civilisation européenne ; mais cinq siècles plus tard, les gens s’emmêlent toujours autant les pinceaux entre actif et passif. Sans une telle connaissance, des termes techniques comme ‘récession de bilan’ et ‘reconstruire les bilans’ n’ont aucun sens.

    L’opacité s’est développée avec la complexité. L’explosion des instruments dérivés a demandé un effort de compréhension comparable à celui nécessaire pour comprendre le langage métaphorique. Considérez les titres de dette (CDOs) comme des saucisses empoisonnées, propose l’économiste Nouriel Roubini, et les subprimes comme la viande de rat avariée qui les constitue. Avec un effort d’imagination, le profane peut imaginer ces saucisses empoisonnées, ou ‘actifs toxiques’, inondant les banques du monde, déréglant leur digestion et paralysant les économies qu’ils étaient supposé servir.

    Mais l’opacité ne se justifie pas par la seule complexité. Dans son fameux essai « Politique et langue anglaise », George Orwell constatait le recours généralisé à l’euphémisme, qui n’appelle pas une bêche une bêche. Cela, pensait-il, provenait du fait que trop de choses dans le monde étaient devenues trop horribles, ou inconfortables, pour être énoncées clairement. Un des exemples qu’il mentionne est celui de la phrase « rectification des frontières » pour parler de manière plus édulcorée des déplacements forcés de populations.

    Le politiquement correct en est un autre aspect : appeler les personnes handicapées des ‘personnes aux capacités différentes’, par exemple. Comme le fait remarquer l’historien Tony Judt : « Ce ne sont pas des capacités ‘différentes’, c’est une incapacité. Une mauvaise maitrise de la langue…dissimule les effets du réel pouvoir et des capacités, de la réelle richesse et des influences. » Cela créé naturellement de profondes inégalités. 

    Le déclin de l’alphabétisation est tout aussi spectaculaire. Orwell parlait de personnes aux responsabilités qui assemblaient des blocs de mots comme des « cages à poules préfabriquées ». Une qualité parfaitement mise en évidence dans un récent rapport du FMI :

    « La reprise économique ayant gagné en vigueur, les menaces pesant sur la stabilité financière mondiale se sont atténuées, mais les craintes que suscitent les risques souverains des pays avancés pourraient compromettre les progrès enregistrés sur le plan de la stabilité et prolonger le marasme du crédit. Si le secteur financier et les ménages ne parviennent pas à assainir davantage leurs bilans, toute dégradation de la viabilité de la dette publique pourrait s’étendre aux systèmes bancaires ou aux autres pays. Des politiques doivent donc être engagées pour 1) réduire les vulnérabilités souveraines, notamment en présentant des plans crédibles de rééquilibrage des finances publiques à moyen terme ; 2) veiller à ce que le processus d’inversion du levier financier en cours se poursuive sans heurts ; et 3) mener résolument à terme le travail réglementaire afin de rendre le système financier mondial plus sûr, plus résistant et plus dynamique. S’agissant des pays à marché émergent, où l’afflux de capitaux fait craindre des risques d’inflation et de bulles des prix des actifs, il est recommandé de suivre une démarche pragmatique axée sur des politiques macroéconomiques et prudentielles. »

    Ironiquement, ce même document foisonne d’appels à plus de ‘transparence’. Traduisons donc cet extrait du FMI en anglais transparent :

    “En se rétablissant de la récession, et compte tenu du fait que les banques et les ménages ont réduits leur endettement, l’économie mondiale devient moins risquée. Mais la menace d’un défaut du gouvernement dans les pays riches pourrait compromettre la reprise en faisant monter les taux d’intérêts et baisser les taux de change. Trois choses sont donc nécessaires : les gouvernements doivent : (1) diminuer leur déficit graduellement d’une manière crédible, (2) maintenir suffisamment de dépenses pour compenser la hausse de l’épargne dans le secteur privé, et (3) faire pression pour plus de réglementation bancaire. Dans les pays émergeants, politique économique et réglementation bancaire doivent aller de pair pour arrêter l’inflation et les bulles spéculatives. »

    Plus le fossé entre le langage des élites et celui des gens ordinaires est grand, plus le risque de révolte est élevé. En finance comme en politique, la complexité engendre de nouvelles opportunités de tromperie, entrave la compréhension ou fragilise les mécanismes de transparence ; nous devrions ouvrer pour la réduire. Dans la mesure où de tels problèmes reflètent les difficultés croissantes à s’exprimer clairement, le remède consiste à améliorer l’éducation. Le prix de la clarté, comme celui de la liberté, est la vigilance éternelle, et les deux sont liés.  

    Robert Skidelsky, a member of the British House of Lords, is Professor Emeritus of Political Economy at Warwick University, author of a prize-winning biography of John Maynard Keynes, and a board member of the Moscow School of Political Studies.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org


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