• Le scandale n'a pas de prise sur Goldman Sachs

    Le scandale n'a pas de prise sur Goldman Sachs
    En dépit des scandales et des amendes, la banque la plus puissante du monde n'a rien perdu de son pouvoir. Mais quelle est l'utilité sociale d'une banque d'investissement?

     

    La réputation est l'alpha et l'oméga de la banque. Elle fait et défait les fortunes, fonde la puissance et peut précipiter la déchéance. Les stratèges de la plus prestigieuse banque américaine d'investissement Goldman Sachs peuvent donc crier victoire. L'accord à l'amiable sur une amende de 550 millions de dollars conclu cet été avec la Security and Exchange Commission (SEC), l'autorité américaine de contrôle des marchés est un moindre mal. Et cela même s'ils s'agit de la plus grosse amende jamais infligée à une banque outre-Atlantique.

     

    Goldman Sachs a même cherché à jouer les victimes. La banque a expliqué payer un lourd tribut à la crise puisqu'à l'amende s'ajoutent aussi 600 millions de dollars liés à la taxe sur les bonus au Royaume Uni. La firme vient aussi d'être condamnée jeudi 9 septembre à payer une amende de 17,5 millions de livres aux autorités britanniques pour ne pas avoir averti qu'elle faisait l'objet d'une enquête de de la SEC liée à des accusations de fraude.

    Mais que pèsent ces sommes rapportées au fait qu'elles évitent à Goldman Sachs le véritable enfer pour une banque consistant à se voir déclarée coupable de fraude pour avoir vendu à ses clients des produits financiers frelatés (composés à partir de dérivés de crédits immobiliers) juste avant la crise. Tout juste ne reproche-t-on plus aujourd'hui à Goldman Sachs que d'avoir insuffisamment averti ses clients du contenu de ces produits. Et s'il faut faire quelques concessions, ce seront certains de ses traders suspectés d'avoir été indélicats, qui auront peut être à rendre des comptes. Fabrice Tourré, le trader français vedette de Goldman Sachs, pourrait ainsi ne pas échapper à un procès à la suite d'une plainte déposée par la SEC.

    Dernier geste de bonne volonté qui ne coûte pas cher, Goldman Sachs a confirmé son intention de se réorganiser pour se mettre en conformité avec la nouvelle règle dite «Volker» du nom de l'ancien président de la Réserve fédérale américaine, destinée à limiter les activités purement spéculatives des banques. 

    La firme a choisi habilement de se montrer exemplaire en fermant ses activités de trading pour compte propre, ce qui revient à renoncer à filialiser ces activités dans un hedge fund indépendant, comme on l'avait un temps évoqué, ou de les isoler dans un pôle de gestion d'actifs dédié à sa clientèle. La facture de la crise ne paraît pas pour autant considérable, même s'il faut s'attendre à voir les revenus de la banque baisser, ces activités de trading ayant été jusqu'à représenter 10% du total de ses profits l'an dernier. Tout au plus la géographie interne du pouvoir à Goldman Sachs, marquée ces dernières années par la prédominance des hommes de marché, pourrait se rééquilibrer au profit des banquiers d'affaires spécialisés dans le conseil aux entreprises. Mais l'essentiel est préservé: l'honneur de Goldman Sachs est sauf. La banque considérée à tort ou à raisons comme la plus puissante du monde préserve le coeur de son pouvoir: son influence et les plantureuses commissions qui lui sont attachées.  

    Sur le papier, Goldman Sachs reste sous la menace d'une action au pénal qui pourrait être dangereuse, la justice américaine ayant ouvert une enquête sur ses opérations. Pour autant, l'accord conclu avec la SEC ne sera pas sans influence sur cette action au pénal qui de facto perd une partie de sa force puisqu'elle est fondée sur les arguments de l'action au civil. Les dirigeants de la banque pourront aussi expliquer que leurs turpitudes, à moitié pardonnées par la SEC, auront  été utiles à l'ensemble de la société américaine. Le feuilleton Goldman Sachs a été un ressort essentiel cet été pour permettre à l'administration Obama de faire passer au Congrès sa réforme de la régulation financière. La mise sur la place publique des opérations sulfureuses de la banque a permis de mobiliser l'opinion. Finalement pour pas grand chose. 

    L'affaire Goldman Sachs aurait dû poser la question de l'utilité et des limites de la créativité financière pour le financement de l'économie en particulier et de la société en général.  Pour l'instant aucune réponse n'est apportée à cette question. A moins que la suite donnée aux plaintes des clients et des actionnaires de la banque n'offre enfin l'occasion d'ouvrir ce débat. La Royal Bank of Scotland  qui a perdu 841 millions de dollars dans l'histoire, étudie cette éventualité. Par ailleurs, une plainte en nom collectif devant un tribunal fédéral newyorkais a été déposée au nom d'investisseurs qui ont acheté des actions Goldman Sachs entre janvier 2007 et la mi avril avril 2010, date à laquelle la SEC a porté plainte contre Goldman Sachs l'accusant d'avoir trompé des clients. 

    Il sera intéressant d'observer si, face à ces accusations, la ligne de défense  de la banque change. Pour l'instant, elle pourrait se résumer par ce que certains appellent «la théorie du saloon».  Comme à l'époque de la ruée vers l'or, Goldman Sachs peut en effet faire valoir qu'il est toujours utile que quelqu'un joue le rôle du saloon. Présenté par les uns comme un lieu de licence et de perdition, il joue pour les autres le rôle utile de soupape permettant aux clients majeurs et vaccinés, de venir se défouler à partir du moment où ils ont laissé au shérif avant d'entrer leurs armes les plus redoutables. 

    Les grands clients bancaires de Goldman Sachs, parmi lesquels figurent quelques unes des grandes banques internationales, qui accusent aujourd'hui la firme de leur avoir fait perdre beaucoup d'argent, étaient conscients des risques pris et espéraient des gains rapides. Ils ne sauraient faire croire avoir été floués.  On ne verrait donc pas pourquoi il faudrait remettre en question aujourd'hui l'idée qu'il faut toujours de tout pour faire un monde de la finance: à la fois le saloon (ces banques d'investissement sportives)  où l'on vient jouer sa fortune à ses risques et périls et les paisibles alpages (les grandes banques commerciales) qui promettent une rente tranquille à l'épargnant. 

    Le vice et la vertu ont toujours cohabité plaident les défenseurs de la finance d'avant la crise. C'est cette cohabitation entre les petits génies créatifs des marchés, d'un coté, toujours à deux doigts de franchir la ligne jaune, et les tranquilles gestionnaires à la papa de l'autre qui a permis les principales avancées pour moderniser les canaux financiers, fluidifier l'économie en général (grâce à la titrisation), offrir la liquidité nécessaire pour favoriser les échanges, financer les projets et se couvrir contre les risques. Il serait illusoire de chercher à supprimer un tel système. Les clients de Goldman Sachs qui crient au scandale, sont les mêmes que ceux qui se sont gavés à l'époque de produits dont la rémunération était à la hauteur des risques encourus. Ils étaient conscients qu'ils participaient à un jeu où l'on perd et où l'on gagne. Qu'ils n'aillent pas aujourd'hui se plaindre. 

    Un rebondissement de l'affaire Goldman Sachs avec la plainte de ces anciens clients permettrait sans doute de se poser les vraies questions sur les responsabilités des uns et des autres dans cette fureur collective qui a abouti à  déclencher l'une des crises financières les plus graves dont l'économie mondiale est loin d'être sortie. Gageons toutefois que là encore, une bonne transaction sera largement préférée à un procès qui est dans l'intérêt de personne dans le monde de la finance.

    Philippe Reclus

    Photo: Lors d'une audition au Sénat du patron de Goldman Sachs Lloyd Blankfein Jim Young / Reuters


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