• Le sénateur contre la machine

    Le sénateur contre la machine

    Simon Johnson

     

    WASHINGTON - En Amérique le monde de la finance affiche depuis quelques mois d'un renouveau d'influence politique qu'il utilise pour saper la plupart des propositions raisonnables de réforme du secteur bancaire encore en discussion. Si nous faisons encore quelques progrès, c'est grâce aux efforts admirables d'une poignée de sénateurs américains.

    Le travail du sénateur démocrate Ted Kaufman du Delaware (un Etat favorable aux business) est particulièrement remarquable. Il a ouvré sans cesse à résoudre les problèmes les plus difficiles du secteur financier américain. Il sait que pour réussir, une réforme nécessite trois ingrédients : des arguments persuasifs, la capacité d'obtenir le soutien d'autres sénateurs et de la chance sous la forme d'événements qui arrivent au bon moment pour mettre en évidence le problème que l'on veut résoudre. Contrairement à toute probabilité, il a fortement progressé sur les deux premiers fronts.

    Bien avant que cela ne soit devenu banal, il a avancé l'idée que le boom immobilier américain était alimenté en partie par une fraude à grande échelle au sein du complexe prêt hypotécaire-titrisation-produits dérivés qui niche au cour de Wall Street. Cette thèse est de plus en plus largement admise et de grands journaux font maintenant état d'une enquête criminelle de grande envergure du gouvernement fédéral et du procureur général de l'Etat de New-York sur les prêts immobiliers et les pratiques financières qui leurs sont liées.

    L'année dernière Kaufman a essayé avec les sénateurs Patrick Leahy et Chuck Grassley de faire passer un projet de loi permettant de financer convenablement les agences responsables de l'application des lois fédérales travaillant sur les récentes affaires de fraude financière. Plus récemment, il s'est montré implacable dans son interrogatoire des dirigeants de Goldman Sachs. Le sénateur Carl Levin, président de la sous-commission qui les a auditionnés et de toute évidence sur la même longueur d'onde que Kaufman, a été tout aussi implacable après une enquête d'un an sur Washington Mutual, Goldman et l'échec infamant des régulateurs du secteur financier et des agences de  notation.

    Kaufman a fait encore plus fort avec ses avertissements quant au danger de la croissance explosive du HFT (le "high-frequency trading" ou boîte noire de négociation), que la SEC, le gendarme de la Bourse américaine, comprend mal et qui pose un risque systémique pour le marché. La suspension des opérations durant 20 minutes à New-York le 6 mai lorsque la Bourse a complètement failli à sa fonction première, fixer les prix en fonction de l'offre et de la demande, lui a donné raison.

    Nous ne savons toujours pas quelle combinaison de programmes informatiques dont on ignore le code de fonctionnement et d'algorithmes de commerce électronique qui interagissent sur plus de 50 marchés dans le monde est à l'origine de la catastrophe. Mais notre manque de connaissance lui-même confirme le retard de notre capacité de régulation et de surveillance par rapport à "l'innovation financière".

    L'approche de Kaufman – avec comme caractéristique principale ses discours devant le Sénat - paraissait inadaptée ou même bizarre à ses critiques il n'y a que quelques semaines. Aucune voix de poids ne s'est élevée à Wall Street pour reconnaître la légitimité de ses préoccupations – préférant célébrer le marché des actions comme l'exemple éclatant d'une technologie parfaite.

    Maintenant les gens ont compris. Ainsi que le sénateur Mark Warner l'a courtoisement reconnu, "Le sénateur du Delaware nous avait prévenus à temps en nous disant que les investissements massifs réalisés par certaines firmes pour obtenir un avantage qui ne dure qu'une fraction de milliseconde dans le processus commercial risquent de revenir nous hanter… Je suis fier de le suivre dans sa démarche".

    La SEC a été par le passé une grande institution puissante et indépendante. Mais depuis quelques décennies les difficultés se sont accumulées devant elle et elle commence seulement à réagir sous l'impulsion de nouveaux dirigeants. Mais elle ne réunit pas encore de manière systématique les données dont elle a besoin (les opérations classées par ordre chronologique et par client) pour comprendre les actions et l'impact des grands traders. Kaufman lui a constamment demandé de faire davantage et plus vite. Maintenant la SEC l'écoute bien davantage, et elle est loin d'être la seule…

    Quant au troisième ingrédient, jusqu'à présent les résultats sont mitigés. Kaufman s'est fait le héros de l'idée de réduire la taille des plus grandes banques américaines dans le cadre d'une réforme financière de grande envergure. Son argumentation a permis de réunir des soutiens et a forcé le Sénat à voter un amendement qu'il a présenté conjointement avec le sénateur Sherrod Brown pour imposer une limite à la taille des banques et à leur taux d'endettement (par rapport à la valeur de leurs actifs).

    Cet amendement était modéré et tout à fait raisonnable, néanmoins il a été rejeté par 61 voix contre 33 le 6 mai, le jour même où la Bourse a suspendu ses opérations pendant quelques minutes. Il aurait sans doute eu plus de succès quelques jours plus tard – après que les sénateurs aient eu connaissance du plan de sauvetage des banques géantes de la zone euro. Cela a renforcé le soutien en faveur d'un autre amendement présenté par les sénateurs Jeff Merkley et Carl Levin dans le but de restreindre le proprietary trading des méga-banques (les opérations qui affectent uniquement leurs propres comptes) – par coïncidence une pratique qui semble constituer une part importante et obscure du HFT.

    Kaufman souligne avant tout que notre système a besoin de lois rigoureuses. Nous ne pouvons pas nous contenter de nous reposer sur les régulateurs. Ces derniers n'ont pas la possibilité d'avoir une large perspective et ne peuvent prendre des mesures préventives quand les marchés sont opaques ou quand les intérêts des puissantes firmes de Wall Street (et de leur alliés de Capitol Hill) sont en jeu et qu'elles prétendent qu'il n'y a pas de problème.

    Malheureusement, bien qu'il soit depuis peu sous les feux de l'actualité, Kaufman abandonnera son poste à la fin de l'année, car fin 2008 il a été nommé pour occuper le siège laissé vacant par le vice-président Joe Biden et il s'est alors engagé à ne pas se représenter.

    Les éléments les plus dangereux de Wall Street pousseront un soupir de soulagement lorsqu'il partira. Espérons qu'à ce moment là il aura contribué à établir un nouveau consensus parmi ses collègues, préparant ainsi le terrain à une intervention déterminée du Congrès pour renforcer la surveillance du secteur financier.

    Il laissera en guise d'héritage une idée à la fois simple et efficace que les gens réfléchis sont de plus en plus nombreux à trouver évidente : dans les marchés complexes et opaques d'aujourd'hui, compter sur la dérégulation et l'intérêt personnel ne peut ni conduire à une répartition raisonnable du capital ni favoriser la création d'entreprises et la croissance. Nous devons établir et appliquer des lois qui restaurent la crédibilité des marchés financiers.

    Simon Johnson, a former chief economist of the IMF, is co-founder of a leading economics blog, http://BaselineScenario.com, a professor at MIT Sloan, and a senior fellow at the Peterson Institute for International Economics.

    Copyright: Project Syndicate, 2010.
    www.project-syndicate.org
    Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz


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