• Le spectre de la déflation resurgit

    Le spectre de la déflation resurgit

    Aux Etats-Unis, une baisse durable des prix provoquerait des licenciements, une chute de la consommation et une nouvelle récession.

    Tom Petruno | Los Angeles Times


    Wall Street, New York

    Imaginez un monde où les prix ne cessent de baisser. Vos courses de la semaine vous coûtent de moins en moins cher. Votre coiffeur vous accorde volontiers une ristourne de 15 %, juste pour ne pas fermer boutique. Même les cinémas cessent de vous arnaquer sur le pop-corn. Ce serait formidable, non ? Certes… jusqu’à ce que votre patron diminue votre salaire ou vous licencie pour faire face à la nécessité de réduire lui aussi ses prix. Soudain, l’économie serait prise dans un cercle vicieux : le recul de la consommation entraînerait les prix à la baisse et le chômage à la hausse, ce qui ferait plonger davantage la consommation et les prix. C’est le scénario de la déflation qui, de nouveau, est au centre de toutes les conversations à Wall Street. Au plus fort de la crise du crédit, fin 2008, on redoutait une diminution généralisée et durable des prix – la définition classique de la déflation. L’inquiétude s’est dissipée l’année dernière avec le redressement de l’économie et des marchés financiers. Début 2010, de nombreux grands investisseurs ont même tiré la sonnette d’alarme sur le risque opposé : ils voyaient dans le creusement continu des déficits budgétaires et dans les politiques d’argent facile menées par les banques centrales les ingrédients d’un possible regain de l’inflation.

    Maintenant, la boucle est bouclée. “L’économie américaine est au bord de la déflation”, prévient Zach Pandl, économiste de la banque Nomura Securities, dans une longue analyse publiée en juillet à l’intention de ses clients. Depuis quelques semaines, d’aucuns à la Réserve fédérale (Fed) se font l’écho de cette préoccupation, même si c’est à la manière typique de la banque centrale américaine : en se gardant bien de tout alarmisme.

    Mais, pour l’heure, on en est toujours à la désinflation plutôt qu’à la déflation. Les prix augmentent, mais à un rythme (en glissement annuel) qui s’est fortement ralenti depuis août 2008. L’indice des prix à la consommation (IPC) pour le mois de juin montre que l’inflation de base – hors alimentation et énergie – a progressé de 0,9 % par rapport à l’année précédente, soit le rythme le plus lent depuis quarante-quatre ans. Mais, d’un mois sur l’autre, elle a augmenté de 0,2 %. Dans ces conditions, il n’est guère surprenant que le consommateur moyen s’étonne de tout ce bruit autour de la déflation : il ne la constate pas lorsqu’il fait ses achats.

    Alors que l’économie américaine présente des signes évidents de ralentissement, l’espoir d’une reprise a été déçu une nouvelle fois quand, en juillet, l’indice national de confiance des consommateurs Reuters-université du Michigan est tombé à son plus bas niveau depuis août 2009. Et, au vu de la faiblesse des ventes au détail de juin, on ne peut que s’inquiéter de la volonté ou de la capacité des ménages à dépenser.

    Doper la consommation, tel est à l’évidence le souci majeur des gouvernements après cette récession dévastatrice. Une grande partie des capacités de l’économie mondiale à produire des biens et des services est restée inutilisée depuis 2007. En conséquence, certaines entreprises voient leur marge de manœuvre se rétrécir sérieusement. Si la demande s’effondre à nouveau, nombre d’entre elles n’auront d’autre choix que de baisser fortement les prix afin de soutenir leurs ventes. “Compte tenu de la faible utilisation actuelle des ressources, une rechute de l’économie pourrait transformer la désinflation en une franche déflation”, avertit Steven Ricchiuto, économiste de la banque Mizuho Securities USA à New York.

    S’il le faut, la Fed fera marcher la planche à billets

    Et alors ? me direz-vous. Si vous avez un emploi, les poches pleines et relativement peu de dettes, la déflation, ce sera le paradis. Mais, si vous êtes très endetté, elle alourdira encore davantage le fardeau des emprunts. Qui plus est, cette perspective terrifie les entreprises, les gouvernements et les banques centrales, parce qu’elle fait surgir le spectre d’une spirale économique descendante qu’il serait difficile d’inverser.

    Si les ménages adoptent une mentalité déflationniste et repoussent leurs achats dans l’espoir que les prix continuent de dégringoler, les faits leur donneront probablement raison. Si la demande sombre et que les entreprises réagissent en taillant dans leurs effectifs, cela débouchera sur une récession encore pire que celle dont nous venons à peine de sortir. C’est pourquoi les mots “déflation” et “dépression” vont souvent de pair dans les débats économiques. De juillet 1929 à mars 1933, alors que les Etats-Unis s’enfonçaient toujours plus profondément dans la crise, les prix à la consommation ont plongé de 27 %.

    Si l’on considère l’état actuel des marchés financiers, les signes ne sont pas encourageants. Les cours des actions américaines ont chuté depuis avril. L’or, refuge par excellence contre l’inflation, a cédé 5,5 % après avoir atteint son maximum absolu à la mi-juin. Enfin, depuis trois mois, les investisseurs s’arrachent l’actif qui est probablement le plus demandé en période déflationniste : les bons du Trésor américain, dont le taux d’intérêt est garanti. Il n’empêche, de nombreux économistes ne croient pas à ce scénario ; d’après eux, la reprise va se poursuivre, même si son rythme est moins soutenu. L’autre argument de poids contre le risque de déflation, c’est que la Fed fera tout pour empêcher qu’il ne se concrétise. Si nécessaire, elle fera vraisemblablement marcher à plein régime la planche à billets et s’assurera que ces liquidités parviennent d’une manière ou d’une autre jusqu’aux ménages et aux entreprises en cas d’incapacité ou de mauvaise volonté des banques. Mais ne risquera-t-elle pas ainsi de relancer l’inflation ? Si, et c’est exactement le choix que fera toute banque centrale placée devant cette alternative.


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