• Leadership mondial et tolérance

    Leadership mondial et tolérance

    La Chine, encore à demi totalitaire, est incapable d'imposer son autorité

                Depuis longtemps déjà, l''humanité forme une société mondiale. Qui dit société, dit pouvoir. Il existe un pouvoir mondial, et ce sont les Etats-Unis d'Amérique qui le détiennent depuis soixante-dix ans : un " leadership mondial ", plutôt qu'un pouvoir comme celui qu'un Etat-nation exerce sur son territoire. Qui prendra la relève du leadership américain ? On se rassure avec l'idée d'un monde multipolaire, que l'on veut croire équilibré et sans guerre.

    Mais sur le plan économique, en tout cas, le monde n'a jamais eu, depuis 1500, qu'un seul pôle dominant à un moment donné. Il y eut certes une sorte d'hésitation dans les moments de passage d'un leadership à l'autre, par exemple de la Hollande à l'Angleterre au XVIIIe siècle, puis de l'Angleterre aux Etats-Unis au XXe siècle.

    Ce furent des périodes de troubles et de guerres mondiales en vue de conserver ou de conquérir le " sceptre du monde ". Mais il ne saurait y avoir deux leaders mondiaux, pour la même raison que dans la chrétienté médiévale il ne pouvait y avoir deux empereurs ou deux papes en même temps, sinon dans les moments de crise.

    Avec la montée en puissance des pays émergents, on parle beaucoup du défi que la Chine lance à l'Amérique : elle aurait l'ambition de conquérir le leadership du monde, de redevenir l'empire du Milieu qu'elle a cru être jadis. Des observateurs interprètent ainsi son attitude au G20 ou à Copenhague en 2009. " Elle réclame désormais sa part de gouvernance du monde ", nous dit Thierry Wolton (Le Monde du 15 janvier). Mais c'est une illusion : elle n'aura pas les moyens de sa prétention aussi longtemps qu'elle restera prisonnière de son régime politique et religieux.

    Avant que l'Angleterre pût arracher la suprématie à la Hollande, elle avait bénéficié d'une étonnante " transfusion de civilisation ", d'intelligence, de savoir-faire en provenance de sa petite voisine. De même les Etats-Unis reçurent en héritage de l'Europe et surtout de l'Angleterre ce qu'il y avait de mieux en matière d'hommes et de femmes, de savoir-faire, de technique, de science et d'esprit d'entreprise : ce fut une formidable " transfusion de civilisation " à travers l'Atlantique, beaucoup plus qu'un simple transfert de technologie.

    Dans cette transfusion, il y avait un élément si fin et si ténu qu'on le distingue à peine, mais qui est d'une extrême importance : la tolérance. La tolérance était la condition fondamentale pour qu'une puissance puisse exercer le leadership de l'économie-monde européenne ou pour porter le défi au leader. Pour attirer les flux, il faut les accepter tous, y compris sur le plan religieux.

    Amsterdam accueillait tous les réfugiés d'Europe, qu'ils fussent juifs portugais expulsés ou artisans, banquiers ou intellectuels français protestants fuyant le fanatisme catholique de Louis XIV, qui confondait pouvoir d'Etat et autorité religieuse. Londres accueillait tout le monde, fascinait et faisait rêver nos philosophes, Voltaire surtout qui y avait séjourné et lu la Lettresur la tolérance, de John Locke, auquel il a rendu hommage en écrivant plus tard un poignant Traité de la tolérance.

    Voilà pourquoi Paris, ville prestigieuse, mais tenue par la lourde main d'un roi intolérant, n'a jamais été, à aucun moment, une capitale de l'économie-monde européenne. Les Américains ont reçu des Anglais un héritage précieux au moment même où ils rompaient leur lien de dépendance et rejetaient leur tutelle : l'esprit de leurs institutions. Si plus tard ils ont gagné la guerre froide, c'est que la religion de la démocratie et des droits de l'homme s'était infiltrée subtilement dans l'esprit des gens et même des dirigeants vivant sous l'empire du communisme, cette religion rigide et totalitaire.

    Voilà pourquoi enfin la Chine, malgré tout son poids en termes de nombre d'hommes, d'industrie, de réserves financières et de PIB, n'a pour l'instant aucune chance de diriger le monde. Diriger, ce n'est pas peser lourd, ce n'est pas imposer, c'est attirer, entraîner : le leadership n'existe qu'à condition d'être accepté, et même parfois souhaité par ceux sur lesquels il s'exerce, comme une partie du monde l'a fait lorsqu'en 1941 les Américains se sont emparés résolument du sceptre du monde qui allait à vau-l'eau depuis que l'Angleterre y avait renoncé en 1931.

    Or la Chine, nous le voyons tous les jours, est encore engoncée dans un manteau à demi totalitaire qui gêne ses mouvements et fait peur à tout le monde. Janos Kornaï, économiste hongrois à l'époque socialiste, définissait l'économie socialiste par le monopole politique d'un parti communiste.

    Or le Parti communiste chinois possède encore ce monopole, bien que son marxisme ait largué les amarres avec la doctrine marxiste et la propriété collective. Happé, englouti par une tradition impériale vieille de deux millénaires et justifiée par une religion sectaire, ce parti reste foncièrement intolérant.

    Il ne sait que dire non, il se raidit, il se crispe, il ferme la Chine à toute influence provenant de la religion de la démocratie - la nôtre et celle d'une bonne partie du monde. Ses dissidents en souffrent tous les jours et nous le disent tous les jours. Rompre avec cette tradition de fermeture, s'ouvrir vraiment au monde (et pas seulement à ses capitaux), telle est la condition pour qu'un jour la question d'un leadership chinois puisse seulement se poser.

    L'Inde, moins " pesante " peut-être, mais partageant en propre avec l'Europe une tradition de tolérance religieuse bien plus ancienne que sa conquête par l'Angleterre, a plus de chances d'offrir un jour le profil d'un challenger éventuel. Mais, en attendant, le monde tourne et les Etats-Unis tiennent le manche, et pour longtemps encore.

    François Fourquet

    Professeur émérite d'économie à l'université Paris-VIII


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :