• Les classes moyennes victimes de l’automatisation

    Les classes moyennes victimes de l’automatisation

    Les métiers les plus qualifiés ne sont pas mécanisables, de même que les moins qualifiés. Mais, entre ces deux extrêmes, l’ordinateur et le robot concurrencent directement le travail humain.

     

    Sur YouTube, la vidéo étrange et fascinante d’un robot pliant cinq petites serviettes de toilette a été vue plus d’un demi-million de fois. Si l’automate effectue cette tâche ménagère mieux que tout autre robot, il est quand même bien moins doué que n’importe quel être humain. Cette difficulté à mettre au point un robot plieur de serviettes capable de surpasser l’homme aide peut-être à comprendre pourquoi les vingt dernières années ont été si rudes pour les travailleurs des classes moyennes dans les pays riches.

    Dans les années 1970 et 1980, l’emploi dans les métiers de qualification et de rémunération moyennes (vendeurs, employés de banque, secrétaires, opérateurs de machines, chefs d’équipe en usine) a progressé plus rapidement que dans les métiers les moins qualifiés. Mais, dans tous les pays riches, quelque chose a changé au début des années 1990 : on n’était plus dans un monde où les perspectives d’emploi et de salaire étaient directement liées au niveau de formation. A quelques rares exceptions près, la part des métiers des classes moyennes dans la population active s’est mise à diminuer, tandis que celle des emplois très qualifiés et peu qualifiés progressait. Ce glissement s’est produit dans des pays présentant des taux de syndicalisation, des cultures de la négociation collective et des systèmes de protection sociale très variés. Quelle est donc la cause de cette “polarisation” de l’emploi ?



    Secrétaires et guichetiers

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    L’essor des technologies de l’information et de la communication (TIC) est le suspect numéro un. L’ordinateur n’est pas en compétition directe avec les tâches abstraites et analytiques qu’accomplissent nombre de travailleurs très qualifiés et vient même soutenir leur productivité en accélérant les actions les plus routinières de leur métier. En revanche, il concurrence directement les ouvriers à la chaîne ou certains employés de bureau, dont le travail peut être réduit à une série d’instructions faciles à exécuter pour une machine. A l’autre extrémité du spectre, ainsi que le démontre clairement l’exemple du robot plieur de serviettes, les postes peu qualifiés n’exigent peut-être pas d’avoir fait des études poussées, mais ils se révèlent très réfractaires à la mécanisation.

    Une étude vient fournir des preuves à l’appui de cette hypothèse. David Autor, du Massachusetts Institute of Technology [MIT, à Cambridge, aux Etats-Unis], et David Dorn, du Centre d’études monétaires et financières de Madrid, sont partis des données du ministère du Travail américain portant sur les tâches associées à différents métiers. En distinguant les actions routinières des non routinières, les auteurs ont pu classer les métiers en fonction de leur degré d’exposition à l’automatisation. Selon cette méthode, les secrétaires, guichetiers de banque et employés de gestion de la paie sont les plus accablés par les tâches répétitives (les conducteurs de bus et les pompiers se situent à l’autre extrémité du spectre). Les chercheurs ont alors pu vérifier que la polarisation de l’emploi qui s’est produite aux Etats-Unis entre 1980 et 2005 était effectivement plus marquée dans les secteurs où prédominaient au départ les emplois potentiellement vulnérables à l’automatisation.

    Si des schémas semblables sont également attestés au Royaume-Uni et dans d’autres pays d’Europe, on ne disposait jusqu’à une date récente d’aucun élément prouvant clairement, à l’échelle internationale, la responsabilité des TIC dans cette évolution. C’est aujourd’hui chose faite, grâce à une nouvelle étude effectuée par Guy Michaels, Ashwini Natraj et John Van Reenen, de la London School of Economics (LSE), à partir de données sectorielles émanant de onze pays (Japon, Etats-Unis et neuf pays d’Europe) sur la période 1980-2004. Partout, constatent les économistes, les secteurs ayant adopté le plus vite les TIC (ce dont témoignent leurs dépenses dans ces technologies, ainsi que dans la recherche-développement) sont aussi ceux dont la demande en travailleurs très qualifiés a crû le plus vite et qui ont enregistré la plus forte baisse de leurs besoins en employés moyennement diplômés.

    La crise exacerbe la tendance

    Selon l’étude, une fois le rôle des technologies attesté, le niveau d’intégration dans le commerce international n’a aucun effet sur l’ampleur de la polarisation. Cependant, la généralisation des TIC est peut-être, en elle-même, une conséquence de la mondialisation. Dans un article rédigé avec Nicholas Bloom, de l’université Stanford [en Californie], et Mirko Draca, de la LSE, John Van Reenen examine la vitesse d’adoption des TIC en Europe. Les secteurs confrontés le plus directement à la concurrence des importations chinoises après l’adhésion de Pékin à l’Organisation mondiale du commerce [fin 2001], constatent-ils, ont riposté en innovant davantage. De 2000 à 2007, 15 % de l’optimisation de la technologie en Europe peuvent être expliqués de cette façon. Cette évolution a été une bonne chose pour la productivité européenne, mais elle a certainement aggravé la fracture du marché du travail.

    En attendant, la crise exacerbe la polarisation. Aux Etats-Unis, entre 2007 et 2009, les emplois d’ouvriers et d’employés moyennement qualifiés ont fondu comme neige au soleil. En revanche, le nombre de postes a légèrement progressé (ou très faiblement baissé) dans les fonctions de direction et d’encadrement supérieur. La tendance est la même dans les emplois de services très peu qualifiés. Selon l’Agence américaine de statistiques du travail, dans ce type de métiers, le nombre de postes devrait progresser de 14 % (soit 4,1 millions de postes en plus) entre 2008 et 2018. La seule catégorie qui devrait enregistrer une croissance plus forte est celle des cadres dirigeants, qui devrait grossir de 5,2 millions, soit 17 %. Pendant la majeure partie du XXe siècle, les perspectives d’emploi d’un individu s’amélioraient chaque fois que son niveau d’éducation progressait. Aujourd’hui, les options, à l’instar du marché du travail, sont plus polarisées. Les responsables politiques souhaitent amener le plus grand nombre de jeunes à décrocher un diplôme de l’enseignement secondaire. Mais, n’avoir que le baccalauréat (ou son équivalent) réduit en fait l’éventail des choix professionnels, et c’est désormais jusqu’au diplôme d’études supérieures qu’il faut pousser les jeunes.

    Repère

    La technologie permet aussi la délocalisation d’une partie des emplois les plus qualifiés vers des pays disposant d’importants viviers de travailleurs très bien formés.


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